Mali : Paradoxes et contradictions démocratiques

Publié le par Oussouf DIAGOLA

 Carte du Mali vertNotre démocratie a vingt ans. Un bel âge nous l’admettons volontiers faisant référence à sa jeunesse mais aussi sa maturité. A sa vitalité mais en même temps à sa fragilité. Toute chose qui nous permet de jeter un regard rétrospectif sur ce qui a été fait en termes d’acquis mais aussi d’insuffisances. Comme toute œuvre humaine, il est certain que la pratique de cette forme de gouvernance voulue par notre pays depuis déjà deux décennies est perfectible. Nous avons souhaité à travers cette contribution  qui se veut surtout un exercice à vocation pédagogique et prospective  toucher du doigt une des lacunes les plus préoccupantes qui handicapent sérieusement notre démocratie à savoir la question du taux d’abstention aux échéances électorales.

Un bref récapitulatif du taux de participation aux différentes échéances électorales depuis 1992 au Mali traduit éloquemment  l’ampleur du phénomène et partant esquisser des pistes de solutions dans le sens d’une amélioration souhaitée et pérenne du processus démocratique dans son ensemble.

Nos deux Présidents de l’après 26 mars  1991 (avènement de la démocratie pluraliste dans notre pays) à savoir Alpha O. Konaré et ATT furent  élus à la magistrature suprême avec moins de 40% de taux de participation. La plupart de nos députés et maires doivent leurs sièges avec moins de la moitié des électeurs, les chiffres oscillant entre 14% et 40% de taux de participation. La barre de 50% de taux de participation, si elle est franchie sort de l’ordinaire. Au Mali, comme d’ailleurs dans la plupart des pays africains au sud du Sahara, les échéances électorales (présidentielles, législatives, municipales) ont un dénominateur commun : la faiblesse du taux de participation.

  Les récentes élections municipales partielles dans certaines communes confirment cette donne.  Le seul cas de la commune IV est édifiant à plus d’un titre. Avec tout l’intérêt et la passion qui entouraient le scrutin dans cette commune du fait de l’enjeu politique et des acteurs concernés, le taux de participation a à peine dépassé les 20%. Les électeurs ayant boudé superbement les urnes comme à l’accoutumée. Une situation qui mérite une réponse politique claire des plus hautes autorités de notre pays dans l’optique de booster au mieux le taux de participation, car il faut le dire, le vote des électeurs constitue à n’en pas douter le véritable baromètre de la vitalité  d’une démocratie pluraliste.

Pourquoi le Malien ne vote pas ?

 Le droit de voter, le devoir de voter doivent aller de pair. Le Malien se doit in petto admettre ces deux postulats. Parler de droit sans le devoir de voter ôte à ce geste républicain ô combien précieux toute sa portée véritable. Malheureusement au Mali, le devoir de voter  n’est  manifestement pas entré dans les mœurs citoyennes.   Il est vrai qu’en n’exerçant pas son devoir citoyen, aucune forme de sanction ne s’applique, la liberté du vote étant la garantie. Mais avec le taux de participation ridiculement faible lors des élections mettant en cause la question de la légitimité, de l’engagement citoyen, et de la vitalité de notre démocratie, le Malien doit désormais comprendre qu’il est au cœur de l’édifice démocratique et qu’à ce titre, il est appelé à jouer pleinement son rôle.

A la question de savoir pourquoi Salif le menuisier du quartier ne vote pas, la réponse fuse : je ne fais pas confiance aux hommes politiques, ils sont tous pareils, que des sangsues et des fossoyeurs de nos maigres ressources. Amadou le boutiquier ne va pas par quatre chemins: les résultats sont connus d’avance, avec les fraudes multiples et multiformes, il ne sert à rien d’aller voter. Fanta, la secrétaire de Direction un brin malicieux assure qu’elle n’a pas le temps d’aller voter, avec tout ce qu’elle a comme préoccupations. Oumar le jeune diplômé sans emploi constate amèrement que sa carte électorale n’a pas été retrouvée malgré son nom sur la liste électorale. Et Assitan la vendeuse de légumes d’affirmer naïvement ne pas avoir été recensée à fortiori figurée sur une liste électorale !!!

Voilà le sombre tableau de la perception du Malien par rapport au vote. L’on constate au travers de ces quelques réactions plus qu’édifiantes, le désaveu des populations à l’endroit de la chose politique.  Il a pour nom entre autres : le manque de confiance, le désintérêt, la négligence, le sentiment de ne pouvoir « peser dans la balance », l’ignorance (ignorance quant aux responsabilités liées à son statut de citoyen, son rôle et quant à son poids dans la conduite des affaires de la cité), la démission des partis politiques et la défaillance de l’Etat dans certains domaines.

Comment y remédier ?

Le constat est là implacable. Le déficit démocratique est patent à ce niveau. Les acteurs concernés (Etat, formations politiques, société civile, simples citoyens) sont appelés à corriger cette anomalie fort préjudiciable à la bonne marche de notre démocratie.

L’Etat endosse la responsabilité première avec les formations politiques. Le désintérêt du citoyen vis-à-vis de la chose politique est lié d’une part à la défaillance de l’Etat dans son rôle premier de garant des institutions avec tout ce que cela implique comme obligations, et d’autre part dans le comportement peu amène des responsables politiques dans leur rôle de guide éclairé et responsable.

En sa qualité de cheville ouvrière, l’Etat est appelé à jouer sa partition dans la consolidation du processus. De 1991 à nos jours, des initiatives ont été entreprises et des reformes ont été faites pour améliorer l’existant. Nous pouvons dire à ce niveau que l’Etat peut mieux faire et doit mieux faire. Le cadre institutionnel s’est bonifié avec  de nouveaux dispositifs juridiques et réglementaires innovants. Aussi la mise en place des structures comme la CENI, la Délégation Générale, très récemment du CARI dans le cadre d’une nouvelle reforme participe de la volonté de l’Etat de renforcer nos capacités dans la quête d’une démocratie pluraliste apaisée.

Les textes ne suffisent pas à eux seuls. Il convient de les appliquer avec les ressources humaines qu’il faut (compétence, intégrité, responsabilité).  L’établissement du fichier électoral, le recensement administratif, la confection des cartes électorales, bref la bonne organisation des scrutins doit être exécutée avec le maximum de sérieux et de rigueur requis.   L’Etat doit également assurer le financement des partis politiques en vue de leur faciliter les tâches à eux dévolues surtout dans le cadre de l’éducation, la formation et la sensibilisation du citoyen (connaissance des droits et devoirs, cadre institutionnel, partis politiques etc.)                       

Les formations politiques qui ont vocation à conquérir le pouvoir  sont vivement interpellées. Il leur appartient de faire  intéresser le citoyen à la chose politique. Pour ce faire, un travail d’introspection de l’homme politique dans le sens d’un changement de comportement prenant en compte l’intérêt collectif, le don de soi, la bonne gestion des ressources, la notion de devoir, de responsabilité et d’exemplarité etc. doit pouvoir se faire préalablement, histoire de rétablir cette confiance entre politiques et citoyens, laquelle a été ébranlée depuis fort longtemps. Désormais, le politique doit veiller à soigner son image. Il ne doit plus être considéré comme ce voleur, cet escroc, ce spéculateur foncier, ce corrupteur ou ce corrompu qui ne sollicite le suffrage des citoyens que pour s’adonner à de basses besognes. Les responsables politiques doivent mener une offensive de charme à l’endroit des populations avec la tenue régulière de formation citoyenne, de sensibilisation et d’éducation à l’éveil des consciences.  Il est évident que les années de dictature n’ont pas été sans conséquences sur la psychologie du Malien dans ce que représente le vote et d’une manière générale dans son implication dans la politique. L’absence de vote ou les vraies fausses consultations électorales ont certainement inhibé chez le citoyen toute envie de passer aux urnes. Il appartient aujourd’hui à l’Etat et aux formations politiques de rayer cette phobie des urnes, de faire en sorte que le citoyen retrouve cette fierté d’exercer son devoir citoyen.

 Le citoyen doit faire pour sa part un effort afin d’être réceptif à l’offre citoyenne proposée par qui de droit. Il ne saurait être en marge du choix de celles et ceux chargés d’administrer la cité. Il a son mot à dire dans la conduite des affaires du pays à travers le choix des dirigeants, et aucun argument ne saurait justifier une quelconque abstention.

Le vote est sûrement le déterminant majeur de l’exercice démocratique dans son assertion la plus basique. Une bonne synergie du triptyque Etat, partis politiques et citoyens dans le cheminement du processus permettra à coup sûr de corriger cette désaffection des électeurs durant les échéances électorales.

Le défi est énorme, mais ces propositions au demeurant minimalistes peuvent amener le Malien a retrouvé le chemin des urnes avec le sentiment de s’acquitter d’un devoir civique et de participer pleinement à l’éclosion d’un Etat véritablement démocratique.

Makan DIALLO

Docteur en Droit Privé

Avocat au barreau de Paris

 

 

 

 



 

 

 

 

 

 

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