Lettre du Pr Ali Nouhoum Diallo au Mouvement Démocratique

Publié le par Oussouf DIAGOLA

Carte du Mali vertLe Président du Comité de Transition pour le Salut du Peuple (CTSP), consacré le 26 mars 1991 chef du Mouvement démocratique, durant la Transition, nous invite, mieux nous incite, à témoigner!.. Dans cette correspondance adressée à ses anciens collègues, on voit tout de suite derrière des conseils à ATT. Le vieux peulh est familier des ces chroniques sybillines.

Ceux qui ne sont pas enclins à la mystification et qui jugent les mythes très utiles à la Nation perçoivent le héros de ce jour-là comme un instrument de l’histoire. Les croyants le savent, Dieu choisit qui il veut comme accoucheur de société. Napoléon III, surnommé Napoléon le Petit par le grand poète et écrivain Victor Hugo, n’a-t-il pas incarné le Second Empire?

Souvenons-nous en toujours, les mythes doivent éviter de trop s’exposer, au risque de se briser!... Le cas du Président Mamadou Tandia en est une parfaite illustration.

Pour se conserver, qu’ils restent dans les temples, sous l’œil vigilant de leurs gardiens.
Oui!!! Témoigner des évènements du 26 mars 1991, il le faut bien!... Le peuple malien, et singulièrement les jeunes générations, sont en droit d’attendre des acteurs qu’ils soient scrupuleux, c’est à dire qu’ils se sentent astreints à une rigueur intellectuelle, éthique, déontologique et morale quand ils témoignent des faits.

Le 26 mars 1991 fut le couronnement d’une lutte opiniâtre, qui a démarré pour beaucoup de Maliennes et de Maliens le 19 novembre 1968. En ces périodes-là, chaque fait, chaque événement, était dense, constituait un cas d’école, était instructif.

Mais revenons aux faits récents. Nous sommes le jeudi 21 mars 1991, à 07h 30-45. Le grand amphithéâtre de l’Ecole Nationale de Médecine, de Pharmacie et d’Odonto-Stomatologie, encore tout neuf, est archicomble. Me voyant à la porte, l’étudiant Hamadoun Bah vient vers moi. Au milieu de discussions houleuses, il me dit «Monsieur, il n’y a rien à faire, les étudiants sont décidés à manifester demain!» Je le quitte et cours au rendez-vous pris avec le Ministre Secrétaire Général de la Présidence, à sa demande. Les échanges de points de vue durent deux heures.

Je n’ai serré la main de GMT que deux fois dans ma vie

Au moment de le quitter, je lui lance: «je n’ai serré la main de ton patron que deux fois dans ma vie. Une première fois à Sikasso, où il était venu se reposer à la ferme de thé de Faraco. Aligné comme élément des corps constitués, en tant que Médecin-Chef de l’Hôpital Régional de Sikasso, le Président de la Seconde République m’a serré la main à la descente de l’hélicoptère. La deuxième fois, où il m’a serré la main, c’était à l’occasion de la présentation du premier Bureau de l’Ordre des Médecins, présidé par le Professeur Bocar Sall.
Mais, Monsieur le Ministre, c’est peut être prétentieux de le dire, je crois bien connaître ton patron. Aucune négociation n’aboutira avec lui. Il n’acceptera jamais l’ouverture et le pluralisme démocratique réclamés par l’UNTM et toutes les autres forces politiques, notamment le Comité National d’Initiative Démocratique (CNID) et l’Alliance pour la démocratie au Mali (ADEMA), sans que cette décision soit prise par ‘‘son’’ Congrès! C’est une idée fixe, c’est une obsession; d’aucuns diraient de lui c’est un psychorigide. L’histoire s’est s’accélérée; Moussa ne le réalise pas, il n’en prend pas conscience. Il entend encore et toujours les applaudissements du lumpen prolétariat, savamment et pendant trop longtemps orchestré par la junte militaire auteur du Coup d’Etat du 19 novembre 1968. Les pauvres! Ils n’étaient pas à même d’apercevoir la longue nuit qui s’annonçait et la chape de plomb qui allait tomber sur le pays pendant 23 ans. Pardonnons-leur, ils sont innocents.

 

Nous devons redouter un carnage
Quant à vous Monsieur le Ministre Secrétaire Général, je retiens des multiples entretiens que nous avons eus que vous avez fait tout ce que vous pouviez pour empêcher que le pays ne bascule dans la violence. Si nous n’avions pas eu ces longues conversations, je ne vous aurais pas connu et aurais cru que vous cherchiez, à travers le dialogue instauré, à gagner du temps pour votre patron. Malheureusement, Monsieur le Ministre, les enfants vont sortir demain et nous devons redouter un carnage!!!»

Je quitte donc le Ministre Django Cissoko, convaincu que beaucoup de choses échappent à la plupart des membres du gouvernement, et notamment à ceux par l’intermédiaire desquels le Ministre a pu entrer en contact avec moi le vendredi 22 mars 1991. A 10 heures, il y a l’enterrement d’un camarade, Papa Maïga, ingénieur agronome, vieux militant de la démocratie car ancien membre de l’Association des étudiants et stagiaires maliens en France (A.E.S.M.F.), section de la Fédération des Etudiants d’Afrique Noire en France (F.E.A.N.F), et ancien membre du Comité de Défense des Libertés Démocratiques au Mali (CDLDM). Son corps est arrivé jeudi dans la nuit. A 9 heures, il faut partir pour Djélibougou. Au Stade Modibo Kéïta, j’aperçois mon petit neveu Hammadoun Saïdou Ba dit Tokamobbo, élève en 6ème année à l’école du Point G, adossé au grillage du stade: «U-Hum, Gorel! Nous avons été dispersés par les forces de l’ordre, mamma! Qui t’a dit de te mêler à çà? Rentre tout de suite à la maison!»

Je continue en direction de Djélibougou, très inquiet. Qui a bien pu mêler les élèves des écoles fondamentales à cette querelle entre grandes personnes, entre citoyens majeurs. Au domicile de la famille du défunt, tous les camarades avertis sont là, tristes et préoccupés. En effet, à quelques mètres de là, les forces de l’ordre sont aux prises avec les scolaires (élèves et étudiants). Les yeux rivés sur cette scène, je vois deux ou trois enfants tomber. Je serre la main aux amis et frères assis à côté de moi et leur dit mes regrets de ne pouvoir accompagner le camarade Papa Maïga à sa dernière demeure. Il me faut rapidement rejoindre l’Hôpital National le plus proche.

Auparavant, rencontrer les responsables du Front National Démocratique et Populaire (F.N.D.P.) s’avère une nécessité impérieuse. Simple réflexe de militant! Les camarades Abderhamane Baba Touré et Kadari Bamba sont au domicile du 1er Secrétaire du Parti Malien du Travail (P.M.T.) pensifs, très concentrés, attendant une déclaration du Président Moussa Traoré, annoncée par l’ORTM pour être faite d’un moment à l’autre. A 13 heures 30, n’entendant aucune déclaration, nous décidons d’aller à l’Hôpital Gabriel Touré. Sur notre parcours, Niaréla – Hôpital Gabriel Touré, via l’hôtel de l’Amitié, le siège de la CMDT, la Direction Nationale de l’Hydraulique, le square Patrice Lumumba, le Boulevard du Peuple, l’Assemblée Nationale. Nous voyons à maints endroits des flaques de sang, des douilles de cartouches, de grenades lacrymogènes et /ou de balles réelles qui jonchent la terre! Les flaques de sang signent la gravité de la situation.

 

Cheick Oumar Sissoko filmait les évènements
La scène à Gabriel Touré est indescriptible: des cris, des larmes, des femmes hagardes qui viennent chercher leur progéniture. Les médecins avaient pris soin de cacher les corps. Abderhamane et Bamba réalisent que ma place est ici, à l’hôpital et pas ailleurs. Ils me laissent et partent pour la Bourse du travail. Fort heureusement, à cette époque, j’ai toujours ma trousse de médecin dans la voiture et, fort heureusement aussi, je n’ai pas besoin de blouse, habillé que j’étais d’un tricot blanc et d’un boubou Sékou Amadou qu’il me fallait simplement ôter. Avant de rejoindre le corps médical, le cinéaste Cheik Oumar Sissoko, qui, au risque de sa vie, filmait tout ce qui se passait, me tire de côté et me dit: «Ali, il est urgent que les Associations Politiques et Organisations Démocratiques se retrouvent au sein d’une Coordination, qui dirigera désormais ce qu’il faut bien appeler une insurrection populaire». Je lui donne mon accord et lui dit que les camarades Abderhamane Baba Touré et Kadari Bamba doivent être déjà à la Bourse du Travail. «J’en suis sûr, ils approuveront tes idées. Vas les rejoindre très rapidement!»

Nous voilà dans une situation de médecine de guerre, dans laquelle la chirurgie est naturellement au premier plan. Les généralistes, les internistes, sont réduits à identifier les lésions, à faire le bilan de l’état général des blessés, à diagnostiquer à temps les éventuelles hémorragies internes; en somme à faire le tri entre ce qui relève des simples soins infirmiers et les malades qui doivent aller urgemment au bloc opératoire ou en salle de réanimation. Nous nous mettons résolument à la tâche. Tout ce que le Mali compte de médecins et de chirurgiens afflue de partout à l’hôpital Gabriel Touré, pour renforcer le corps médical en place, lequel ne peut qu’être débordé, tant les victimes sont nombreuses. Le camarade Docteur Mohamed Chérif Cissé, urologue, avait lancé un appel sur Radio France Internationale aux médecins et aux donneurs de sang.
A 16 heures deux décisions sont prises. Avec l’approbation du Directeur de l’hôpital, Abdramane Tounkara, admirablement stoïque, imperturbable, il est procédé tout d’abord au transfert discret des corps des victimes de la répression de la salle où ils étaient entassés à la morgue, en vue d’éviter leur décomposition, par la chaleur torride qui règne en cette fin de mois de mars. Ensuite, Maître Demba Diallo, de passage dans le cadre de la ronde qu’il fait en temps que Président de l’AMDH, convient avec nous que les victimes de la répression en cours sont des martyrs. Il est en conséquence inadmissible qu’elles soient enterrées en catimini, chacun par sa famille. Elles devraient tous avoir une sépulture dans le même cimetière, digne des sacrifices qu’elles ont consentis. Pourquoi pas le cimetière de Niaréla, qui est celui des fondateurs de la ville de Bamako? Par leur sang, ces martyrs sont en train de refonder le Mali et sa capitale. Partageant totalement l’idée, géniale selon lui, Maître Demba est reparti, débordant d’énergie et de témérité comme d’habitude. S’en fout la mort, n’est-il pas son cri de guerre?
Comment obtint-il des autorités de la ville de Bamako cette portion de terre, baptisée aujourd’hui Carré des Martyrs? Je ne le sais pas. Mais pouvait-il seulement échouer, vu son bagout, son éloquence, sa vaste culture, son don de toucher la raison et le cœur des humains. Dors en paix Maître çà goloba, figure emblématique de l’insurrection populaire de janvier, février et mars 1991. Cette journée du 22 mars 1991  a été harassante pour le corps médico-social malien. Le Mali peut être fier de la ténacité, de la pugnacité, de l’endurance dont a fait preuve ce corps, durant ces jours de folie. A minuit, après une contre-visite qui permet de découvrir le petit Yalcoué à l’abdomen chirurgical, nous remontons avec lui à l’hôpital du Point G et le confions à l’équipe du Dr Delaye, qui travaille toute la nuit pour sauver cette autre victime innocente
Le samedi 23 mars 1991! Comme à l’accoutumée, la Coordination des Associations et Organisations Démocratiques est en conclave à la Bourse du Travail. Les équipes mobiles sont en état d’alerte permanente. A 10 ou 11 heures, il nous est signalé un véritable massacre au Sahel Vert et une mutinerie à la Prison centrale de Bamako, que les éléments de la Garde Nationale tentent de contenir. Maître M’Bam Diarra, Maître Mamadou Danté de l’Association des Droits de l’Homme (A.M.D.H.) et votre serviteur partons précipitamment pour la prison centrale. A l’approche de cette bâtisse, par dérision appelée ‘‘Université Populaire’’, les forces de l’ordre tirent en l’air en guise de sommation une première fois, puis une seconde fois en nous voyant avancer. Maître M’Bam Diarra, au volant, s’arrête un moment, tenant compte de l’insistance des policiers et surtout des éléments de la Garde Nationale. En blouse blanche, stéthoscope au cou, je descends de la voiture. Je tente d’avancer en criant fort: «je suis de la commission médicale, venue au secours des blessés».

 

Le crime commandité par un pouvoir aux abois
En guise de réponse, de nouveau tirs en l’air. Maître M’Bam Diarra sort de sa voiture et, d’un pas déterminé, court après moi, me soulève littéralement, me jette à l’arrière de sa vieille 504 et démarre. «Tu ne vois pas, Ali, que, dans l’état où se trouvent ces hommes, ils n’épargneraient même pas les gens de la Croix Rouge? Tu es vraiment fou, jeune homme», assène ma camarade d’Université. Maîtres M’Bam Diarra et Mamadou Danté me ramènent à la Bourse du Travail et repartent en mission. 

Les techniciens supérieurs de santé, Seydou Traoré, Secrétaire général du Syndicat de la Santé et des Affaires Sociales, Daba Diakité, Blo Samaké et moi-même filons à toute vitesse au Sahel Vert. Nous découvrons l’horreur que le professeur Aly Guindo, arrivé avant nous, adossé au mur de la Poste, regarde d’un œil philosophe, bien que consterné. Nous échangeons avec lui quelques mots, sûrement dictés par le drame. Nous retournons précipitamment à la Bourse du Travail. Nous nous croyons autorisés à interrompre la réunion de la Coordination, pour inviter le Président Bakary Karambé et le Vice-président, le Professeur Abderhamane Baba Touré à venir constater par eux-mêmes le crime commandité par un pouvoir aux abois.

Le Secretaire Général est resté figé devant les corps entremêlés, qui finissaient de se calciner. Il n’arrivait pas à quitter des yeux la dernière touffe de cheveux d’une dame, encore en feu. Décidément, le patron de l’UDPM et Chef Suprême des Armées avait tenu parole: n’avait-il pas promis de ceindre la tête des Maliens d’une couronne d’enfer? Eh bien, voilà qui était fait. «Dormez en paix, soldats inconnus qui étiez résolus à vaincre ou à mourir» ai-je soupiré, pendant que le Président Bakary Karambé se recueillait, silencieux, grave, devant ces martyrs avant de les confier à Dieu dans sa prière.

Le temps presse. Il faut arrêter les mains criminelles. Interrompre le recueillement du chef de l’insurrection entrain de naître s’impose. «Doyen! Viens, rentrons à la Bourse du Travail». Je tentais en arrivant de narrer ce que nous venions de voir. «Trêve de discours! Je décrète la grève générale illimitée»: Karambé file au balcon et répète à l’adresse de tous les insurgés «grève générale illimitée».
Les travailleurs qui, lors du Conseil Central extraordinaire de l’UNTM, tenu du 28 au 29 mai 1990, avaient rejeté en bloc le dirigisme politique entravant le développement de la démocratie au Mali, demandé la déconstitutionnalisation de l’UDPM et la révision générale de la Constitution et proclamé la nécessité d’un pluralisme démocratique et du multipartisme, venaient de remporter une grande bataille. Les Partis et Fronts politiques investis dans la lutte, durant de longues années, contre la dictature de la caste militaire au pouvoir, une minorité au sein des Forces Armées et de Sécurité, venaient de remporter une grande bataille.
Désormais, la jonction du front politique et du front social était établie. Il était alors aisé de prendre la décision d’envoyer une délégation de la Coordination des Associations et Organisations Démocratiques, conduite par son Président Mr Bakary Karambé et son Vice-président, le camarade Professeur Abderhamane Baba Touré, réclamer sa démission au Président Moussa Traoré, dès le dimanche 24 mars 1991. Une lettre est rédigée à cet effet. Maître Drissa Traoré, Président du Barreau malien est le porte-parole officiel de la coordination des Associations et organisations démocratiques.
Voilà deux jours que la ville de Bamako est en insurrection et peut être pas elle seule. Voilà deux jours que les forces de l’ordre tirent à balles réelles sur les marcheurs, sur les insurgés. Le pays pleure de nombreux morts et déplore de nombreux blessés déjà, en cette deuxième journée de soulèvement populaire.

Il est 22 heures ou 23 heures. Un officier supérieur frappe à la porte. L’initiative en elle-même de rendre visite à un marcheur, supposé dirigeant déterminant du processus en cours, et le contenu de la conversation sont symptomatiques du climat qui prévaut en ce mois de mars 1991, où le Mali est face à son destin. «Vous vous souvenez, Professeur, que je vous avais déconseillé, en 1986-1987, de laisser les camarades descendre dans la rue! Vous vous souvenez que j’avais mis en avant les risques de dérapage. Il suffirait aux soldats envoyés pour le maintien d’ordre, de voir le sang d’un des leurs, blessé par des jets de pierre pour qu’ils chargent les manifestants et tirent… La répression deviendrait rapidement sanglante. L’idée des forces armées et de sécurité retournant leurs armes contre les ennemis du peuple, au lieu de tirer sur leurs enfants, leurs frères et sœurs, leurs mères et leurs pères, risque de n’être que théorique, tant que les sous-officiers et hommes de rang n’ont pas été longtemps sensibilisés! L’esprit de corps prévaudra à la vue du sang d’un seul soldat. Les faits m’ont donné raison, Professeur. Bien sûr, je déplore toutes ces vies innocentes arrachées à notre affection. Je viens vous le proposer: il faut arrêter les marches. Il faut, lors de la rencontre de demain avec le Président de la République, accepter tout ce qu’il vous proposera. Nous, forces armées et de sécurité, le neutraliserons».

«Mon Commandant, même si je pouvais arrêter les marches, je ne le ferais pas, car ce serait engager le mouvement démocratique dans la voie de l’extermination. A l’heure actuelle, aucun dirigeant ne voudra, ne pourra, même s’il le veut, arrêter le peuple malien, qui s’est mis tout entier en mouvement pour mettre fin à la dictature, à la confiscation des libertés individuelles et collectives, à la misère généralisée». «Professeur, sachez que nous, officiers et sous-officiers, ne concevons pas que des civils arrêtent un Général dans son palais. Nous ne pouvons pas laisser faire cela!...»

…Nous armerons lundi les marcheurs
«Mon Commandant, si jamais vous continuez demain à tirer sur le peuple aux mains nues, nous armerons lundi les marcheurs. Nous ne pourrons pas, à l’avenir, laisser tirer sur nous comme sur des poulets sans riposter. Désormais, des hommes armés seront face à des hommes armés!». «Mais, Professeur, ce sera la guerre civile!...». «Je ne vous le fais pas dire, mon Commandant! Vous savez, jamais plus il ne nous sera dit: où étiez-vous quand nous avons couru le risque de nous faire trouer la peau? Nous ne donnerons l’occasion à personne de nous dire qu’il a pris le pouvoir sans nous en demander la permission. Personne ne nous rappellera que le Président Mao Tse Toung a dit «le pouvoir est au bout du fusil».
A présent nous avons accumulé des expériences. En 1963, après les « Trois Journées Glorieuses », M. Massamba Debat est investi par le mouvement social dirigé par les syndicats. Rapidement un coup d’Etat est perpétré, dirigé par Marien Gouabi, militaire mais physicien émérite; élève du Professeur Abdou Moumouni Djoffo, membre fondateur du PAI et premier Directeur du Centre Régional de l’Energie Solaire (CRES). Par la suite, les intellectuels civils connaissent un triste   sort. Dalla Graille est neutralisé. Ange Diawara est assassiné sous maquis. Après, ce fut le tour du capitaine Marien Gouabi de tomber sous les balles de ses compagnons d’armes. Le Professeur Pascal Lissouba retourne à ses chères études de génétique à l’Institut Pasteur de Paris. Henri Lopez enrichira la littérature africaine à l’UNESCO. Nous ont également fortement instruits, mon Commandant, la coopération dans la prise et l’exercice du pouvoir du groupe du capitaine Mathieu Kérékou et de la Ligue Nationale de la Jeunesse Patriotique Dahoméenne (L.N.J.P), dirigée par le camarade Simon Ogouma, au futur Bénin, et celle du colonel Mengistu Haile Mariem avec les anciens du Mouvement Etudiant Ethiopien.
Les leçons tirées du partenariat des jeunes officiers révolutionnaires de la Haute Volta, plus tard baptisée Burkina Faso, avec les militants de la LIPAD (Ligue Patriotique pour le Développement) et d’autres organisations progressistes, seront plus significatives encore. Les camarades Adama Touré, Philippe Ouédraogo, Hama Arba Diallo et Zoumana Touré seront internés à Pô. Le Professeur Joseph Ki Zerbo, le Dr Seydou Diallo, tous deux du Mouvement de Libération Nationale (MLN), les camarades Basile Guissou, Valère Somé et bien d’autres prendront le chemin de l’exil…

Les assassinats du capitaine Thomas Sankara, de Lingani et de Zongo vont secouer et inciter à une réflexion approfondie les démocrates africains, civils et militaires. «On a assassiné l’espoir!» de Sennen Andriamirado devient un livre de chevet commun à beaucoup de militaires et civils en quête de démocratie. Vous le savez sûrement, le Général Vo Nguyen Giap, le héros de Dien Bien Phu, est historien; le Commandant Fidel Castro est avocat; Ernesto Che Guevara est médecin.

Le métier des armes, mon Commandant, peut être appris par des patriotes résolus à sauver leur pays, surtout s’ils sont des sous-officiers et des officiers de réserve, grâce à la P.M.E (Préparation Militaire Elémentaire), à la PMS (Préparation Militaire Supérieure) et au SNJ (Service National des jeunes). Chat échaudé craint l’eau froide! C’est Non, mon Commandant! Nous n’arrêterons pas les marches! Nous n’accepterons rien, demain dimanche 24 mars 1991, de tout ce que le Général Président dira à notre délégation».

«N’y a-t-il pas un terrain d’entente, Professeur?». « Si, mon Commandant! Vous m’aviez dit, dès 1986 ou 1987, que vous étiez organisés. Alors amenez-nous votre projet de société et votre programme. Mettons nous à table. Elaborons un projet de société et un programme communs. Ayons une même direction, au sein de laquelle le politique commande au fusil!». L’entente est scellée sur cette base. Le Commandant doit apporter les documents (projet de société et programme de son organisation militaire) le lundi 25 mars 1991, entre vingt-deux et vingt-trois heures. Ce rendez-vous ne sera pas respecté, et pour cause!...

Ils ont pris Moussa
Mardi 26 mars1991. Il est 00h45. «Fulaw Lagaren», chargé de ma sécurité par le FNDP (Front National Démocratique et Populaire), tape à la fenêtre et dit: «Ils ont pris Moussa!». Nous nous retrouvons rapidement, en ces temps où chacun dormait habillé, toujours prêt à monter au front! Nous nous précipitons dans la R12 et fonçons sur Bamako. Il est une heure du matin. Des Bérets rouges nous arrêtent dès la sortie du village du Point G. Les jeunes gens nous reconnaissent et nous prient de faire demi-tour. «Nous avons encore quelques comptes à régler entre nous!» nous lancent-ils, d’un ton sympathique mais ferme.

Nous faisons demi-tour, et, fort heureusement, arrivons juste à temps devant le pavillon Bernard Duflo, pour empêcher ce qui aurait pu être une énorme bavure du Mouvement Démocratique: l’assassinat, dans son lit, du Professeur Souleymane Sangaré. Des faibles d’esprit, fragiles de nerfs et diversement armés, voulaient coûte que coûte rendre une visite criminelle à un grand maître de la Faculté de Médecine, de Pharmacie et d’Odonto-Stomatologie. Quelle perte immense ces excités auraient causée à la Nation Malienne! Ce fut l’occasion d’expliquer la philosophie du Mouvement Démocratique: il combattait un régime, un système économique et politique. Il n’en voulait à personne individuellement! Même pas au Général Moussa Traoré en tant qu’individu. Même lui devrait être protégé de la vindicte populaire, afin qu’il rende compte de ses actes devant la justice de son pays, avant, bien sûr, d’en répondre devant son Créateur, qui Lui, sait tout ce qu’il a fait, en bien comme en mal.

‘‘Fulaw Lagaren’’ et moi-même poussons un ouf de soulagement, quand, les uns après les autres, ceux qui étaient prêts à perpétrer le crime jettent leurs armes: piques, pioches, bâtons, coupes - coupes etc.

Assassinat du Pr Bakary Traoré : crime plus crapuleux que politique

Nous allons garer la voiture. Nous réalisons qu’en pareilles circonstances pullulent des bandes organisées, prêtes à des règlements de compte personnels sans aucun rapport avec la Révolution. Qui sait si ce n’est pas à la même heure que le professeur Bakary Traoré, Ministre de l’Education, éminent mathématicien, brillant intellectuel, militant de l’UNESCO, est allé au rendez-vous avec ses meurtriers: crime, au demeurant, plus crapuleux que politique!... Perte immense pour le peuple malien, pour la démocratie, la science et la culture!

Les circonstances de cet assassinat restent encore obscures, dix-neuf ans après. Le Mouvement Démocratique devrait s’attacher à clarifier cette sombre histoire, à tous égards condamnable. C’est sûrement une tâche de la République que de réhabiliter cet homme de science et de culture, pieux, et de prendre soin de ses enfants. Mieux vaut tard que jamais!... La R12 garée, l’aîné et le cadet arpentent le vaste espace de l’Hôpital du Point G en direction du Stade Modibo Keïta. Nous sommes silencieux, songeurs, encore sous le choc de la danse macabre que nous venons de vivre. La faim, les vexations, les humiliations, les frustrations, la vue de scènes horribles expliquent peut-être, mais ne justifient nullement, de telles pulsions criminelles! Les deux frères procèdent à des échanges d’idées sur l’avenir du Mali, sur les instruments idoines des grands changements à opérer dans le pays!


Pr Ali Nouhoum Diallo

Publié dans Mali

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