Qu'avons-nous fait de nos cinquante ans d'indépendance ?

Publié le par Oussouf DIAGOLA

http://idata.over-blog.com/3/74/33/64/Photos-Mali/Modibo-Keita.jpgDans cette chronique du cinquantenaire l'indépendance du Mali, voici un texte reçu d'un enseignant de Bamako. Lassana Djigaly Namaké Keita plonge dans ses souvenirs d'enfant pour étaler ses rêves d'alors, faits de grandeur, de dignité et de magnanimité dans la triste réalité de sa vie d'adulte. Une narration simple qui suit le fil de l'histoire. Un miroir tendu à soi-même qui reflète des rêves ternis. Lisez plutôt.

C'était en 1960 à la gare de Dioubéba, petit village historique situé sur la voie ferrée, dans l'arrondissement de Oualia, cercle de Bafoulabé.Un matin d'août, assez ensoleillé et grouillant de monde. Les tam-tams grondaient et les fusils tonnaient.

L'euphorie était là, dans les gestes , les actions et les paroles épiques. Kira, jeune femme , brillait dans son ensemble Kaki, coiffée d'un chapeau négligé sur la tempe. Elle devançait les temps par sa singularité et son émancipation. Le décor, les couleurs, les sons et les mots m'échappaient.

En un moment, les ardeurs se décuplèrent , Kira tenait à ravir la vedette par sa mobilité, bien campée dans son pantalon. Le train siffla du côté ouest, ralenti majeustueusement et s'immobilisa à la gare . Un homme , grand et mince , simplement habillé, mit les pieds à terre . La foule de Dioubéba et de ses environs martela:Modibo ! Modibo ! Modibo ! Je fus émerveillé et je compris que cet Homme n'était pas n'importe qui ! Il souriait, serrait des mains, cajolait des enfants et félicita Kira pour son engagement. Après quelques mots de satisfaction et de saluations, Modibo gravit la portière et le train repartit vers l'Est.La foule se dispersa très confiante en son chef.

En mars 1963 alors élève, j'ai croisé à nouveau le Président Modibo Keita. ce matin, à Oualia, tout l'arrondissement accueillait le digne fils du Mali.Notre école a eu le redoutable honneur d'abriter les cérémonies.Les tam-tams et les fusils assourdissaient, les pionniers que nous étions chantaient l'exaltant hymne des pionniers. Une tribune de fortune fut dressée au côté Est de la cour.Vers 11h, le Président Modibo ,accompagné d'une bonne partie de la crême dirigeante , sorti de voiture, habillé d'un pantalon bouffant brodé latéralement et d'une chemise "aviateur ". Il venait du côté de Bafoulabé, le chef-lieu de cercle.Il était plus grand que toute la foule rassemblée et très charmant.A l'approche de la tribune présidentielle , nos pieds se taclaient, Chacun s'arrêtait net pour bien l'admirer .Après lui, mon coeur n'a jamais vibré au contact d'un autre président.

Après les discours officiels ,le Président Modibo se retira sous la véranda des bureaux de l'arrondissement, visible de tous sur un matela , à dix mètres de la route principale, seul, sans bruit de bottes ou de cliquetis d'armes...

Les autres membres de la délégation s'invitèrent dans notre classe, la plus jolie de l'école et bâtie en 1960 en même temps que les locaux de l'arrondissement. Ils rangèrent d'un côté les tables-bancs.Ils chantonnaient en tapotant des mains; " Woro sigéréti ! Aliméti bonbons ! " Tour à tour chacun entrait dans la ronde et l'on criait son nom comme pour le présenter à notre foule de curieux: "Soumaré ! Soumaré ! Soumaré "(le général Mamadou Soumaré) ! "Baréma Bocoum ! Baréma Bocoum ..." "Gologo ! Gologo ! Gologo ! ..."

La fête continua ainsi jusqu' au déjeuner.

A 16h, les femmes de l'US-RDA de la ville de Oualia débouchèrent à l'Est des locaux de l'arrondissement ,derrière leur présidente qui tenait en main un fusil traditionnel. A hauteur de la véranda, elles chantèrent la chanson "sayon Bamba", dédiée à Modibo pour exalter son courage, sa bravoure et son patriotisme. Le Président, levé à leur bruit, se saisit du fusil traditionnel que l'autre lui a tendu.Il entra dans le cercle des femmes, esquissa un bon moment la danse des chasseurs simbo, soulevant le fusil, le tournoyant au-dessus de sa tête, le mettait à son épaule, à sa joue et mimait de tirer un gibier...Les applaudissements fusaient ainsi que les claquements des mains pour rythmer les pas de Modibo. Nous étions encore là, enfants curieux, à observer , fous de plaisir.Ce soir-là encore, je n'ai pas vu la garde de Modibo et personne ne nous a éloignés, n'a éloigné les femmes et les enfants de leur Président. A 16h30, la délégation présidentielle prit le chemin de Bafoulabé

La mort du président Modibo Keita

Le lundi 16 mai 1977 à Bamako fut un jour assez ombrageux. A 13h, le soleil qui brûlait jusque là se mit à pâlir soudain. Comme une traînée de poudre, la nouvelle du décès brutal du Président Modibo Keita se répandit à Djicoroni Para et à Lafiabougou, deux quartiers populaires jouxtant le célèbre camp des parachutistes. La nouvelle ne fut guère accueillie avec joie et il n’était pas encore 15h. Tout le monde s’interrogeait sur ce qui a pu lui arriver, les rumeurs n’ayant guère fait cas de sa maladie. Avant 18h toute la capitale était sous le choc car Modibo n’a été compris qu’avec le pouvoir de ses successeurs.

Une semaine avant, la jeunesse scolaire et estudiantine avait battu les pavés de Bamako, scandant les slogans et chantant l’hymne de la révolution d’août 1967. Coléreux, ils réclamaient leur Président et fustigeaient le « comité militaire de libération nationale », regroupant les «hors la loi». Modibo restait encore vivace dans les esprits et cela ne plaisait pas à ceux qui étaient là par la force. Neuf années étaient déjà passées et beaucoup de Maliens avaient compris qu’ils avaient été trompés. L’Homme du 22 septembre 1960 était de loin meilleur à ceux qui lui ont réglé les comptes. Le sérieux et la rigueur de son époque ont cédé la place à l’aventurisme, à la dépravation des mœurs, aux pillages et aux gaspillages des ressources nationales…

Les enseignants, les scolaires, les étudiants et d’autres Maliens organisèrent la résistance épique. Ils furent brutalisés dans leur sang et dans leur chair.

Venu seulement à Bamako après le passage de Valéry Giscard d’Estaing, Président de la République française, Modibo aurait dû être élargi. Sa détention n’avait pas de sens sinon que son pays était sous occupation militaire. Les rumeurs disaient qu’il avait refusé sa libération sous condition de ne pas se mêler de politique. En détention, Modibo faisait énormément peur aux militaires qui avaient démesurément goûté aux délices du pouvoir. C’est pourquoi ils n’ont pas hésité à l’assassiner une semaine après la marche triomphale de la jeunesse de Bamako. La jeunesse, en réclamant la libération de son idole à haute voix, venait de précipiter son élimination physique, seule solution de tranquillité pour la junte au pouvoir.

La nouvelle du décès du Président du MALI INDEPENDANT, une semaine après la monstrueuse marche de sa jeunesse, ne fut donc pas une grosse surprise. En si peu de temps, toute la capitale du Mali avait appris le triste évènement et la ville se glaça. Le deuil se répandit par un silence angoissant partout. Ce jour là, seul ses assassins ont cru fêter. Aux dires de certains, plusieurs avis et communiqués déposés à Radio Mali fondée par son régime furent rejetés, par peur que la nouvelle ne sorte des frontières du Mali. Mais à 18h, la Voix de l’Amérique qui était la plus écoutée à l’époque annonça la triste nouvelle avant le dernier communiqué laconique accepté par la junte : « …Ont la profonde douleur d’annoncer aux parents, amis et connaissances, le décès de Monsieur Modibo Keita, instituteur à la retraite à Bamako Ouolofobougou ».

Du lundi au mercredi, jour de ses titanesques funérailles, Bamako fut la capitale de toutes les rumeurs. Modibo serait mort empoisonné à 13h après avoir goûté sa bouillie…Modibo serait mort des suites d’une injection dont le produit serait enlevé de l’hôpital du Point G…La junte aurait refusé à sa première épouse détenue à Sikasso de venir se recueillir sur le corps de son mari…Son frère aîné, médecin, aurait demandé une autopsie et la junte aurait refusé, menaçant même de ne pas remettre le corps aux parents…

Aucun communiqué officiel de la junte ne fut entendu jusqu’à l’interview accordée quelques années par le général Moussa Traoré à Siradiou Diallo de Jeune Afrique où il affirmait que le Président Modibo Keita était mort d’un œdème aigu.

Depuis, le Mali est devenu le pays de l’impunité totale où l’on peut tuer comme l’on veut sans avoir de comptes à rendre et d’excuses à présenter.

Les ineffaçables funérailles du Président Modibo Keita

Le mardi 17 mai 1977, dans l’après-midi, les nouvelles des funérailles du Président se répandirent pour le mercredi 18, la junte ayant accepté de restituer le corps à la famille. Ce n’était pas de bonne foi car même mort, Modibo lui faisait terriblement peur. La condition aurait été des funérailles discrètes et sans problème. Ce ne fut pas le cas. La famille du Président a été largement débordée. Modibo ne fut pas enterré comme Mobutu du Zaïre, Thomas Sankara du Burkina Fasso, Samuel K Doe du Liberia, Nino Viera de la Guinée Bissau, William Tolber du Libéria, Ibrahim Barré M.Nassara du Niger, Jean Bedel Bokassa de Centrafrique, Ahmadou Ahidjo du Cameroun, Idi Amin Dada d’Ouganda, Siad Barré de Somalie, Juvénal Habyarimana du Rwanda…

Les rumeurs disent que la dépouille du Premier Président du Mali est arrivée dans la famille paternelle très tôt le matin du mercredi 18 mai. Les présidents Ahmed Sékou Touré de la Guinée, Houphouët Boigny de la Côte d’Ivoire, compagnons de lutte du RDA seraient venus se recueillir discrètement pour repartir à l’aube.

Ce mercredi fut un des jours les plus longs du Mali moderne. Informés de l’anonymat dans lequel le pouvoir de l’époque voulait hâtivement enterré le Grand Modibo Keita, la jeunesse de Bamako, les admirateurs, les intellectuels prirent d’assaut les artères débouchant sur la famille de feu Daba Keita, son père. L’avenue de l’indépendance était noire de monde depuis la statue de l’hippopotame jusqu’au cimetière d’Hamdallaye, du Soudan Cinéma au Babemba .Toutes les issues débouchant sur la famille paternelle de Modibo Keita étaient bondées de cette marée humaine indescriptible. La jeunesse bamakoise a fait honorablement irruption dans les funérailles qui s’annonçaient.

Vers 8h, j’arrive de Lafiabougou au Soudan cinéma avec mon ami. Je mis mon engin dans le fossé pendant que mon ami avançait. En face du Soudan ciné, l’espace habituellement réservé au jeu de billards était envahi de véhicules. Des agents de renseignements relevaient sur les calepins leurs immatriculations. Ils étaient derrière la masse compacte, occupée à réclamer le cercueil du Président dans la maison de son père à quelque 400m de là. Je les ai montrés à mon ami en lui disant que ça chaufferait .La vague humaine était survoltée. D’aucuns exhibaient les photos, d’autres racontaient la biographie du Président. Nous étions étudiants en première année à l’école normale supérieure. Mon engagement me poussa à fendre la foule, jusqu’au seuil du vestibule. Je compris que j’étais au seuil de la maison paternelle de Modibo Keita. Je ne pus retenir mes larmes devant la modestie des lieux qui respiraient l’honneur, la dignité, la franchise, l’amour et le respect du frère noir…Je fus transporté au lendemain du 19 novembre 1968 et je compris que les comploteurs avaient ignoblement intoxiqué le peuple en publiant de fantaisistes chiffres de comptes bancaires de l’Homme. Le père de Modibo est l’un des premiers fonctionnaires de ce pays .Il a servi tous les gouverneurs coloniaux à Koulouba jusqu’à sa retraite. Que ne pouvait-il posséder de biens, à l’image des gardes, des chefs de canton et de véreux agents coloniaux ? Sans doute a-t-il répugné exploiter ses compatriotes et je compris qu’il a élevé ses enfants à son image !

Un moment, d’immenses clameurs se firent entendre. L’immense monde a cru comprendre que la famille voulait conduire le cercueil au cimetière par une porte dérobée. Les murs, les toits des environs furent escaladés par les plus audacieux, improvisés surveillants pour bloquer cette intention. Le cercueil fut réclamé à grands cris et des centaines de personnes menaçaient de rentrer dans la maison pour s’en emparer. Combien de Bamakois étaient là ? Du jamais vu et du jamais entendu au Mali !

Face à la pressante revendication populaire, le vestibule s’ouvrit et une vieille se présenta .Une longue bousculade traversa la masse d’Est en Ouest. Il fut demandé à la ligne de tête de s’accroupir pour permettre plus de visibilité. Le silence se fit et la vieille parla : 

« Nous vous conseillons la sagesse. Le cercueil sortira mais éviter tout dérapage. Modibo était très pieux. Nous sommes très éplorés et nous ne voulons point d’autres cadavres. »

Au moment où l’impatience regagnait les cœurs et les esprits, le cercueil pointa du vestibule et se retrouva au-dessus des têtes, recouvert d’un tapis .La foule compacte devint très silencieuse, marchant au rythme des porteurs. Je ne pouvais rester passif ; les légers balancements faisaient glisser le tapis ; ceux qui ne pouvaient porter le cercueil se consolaient à le redresser. J’avançais derrière, les deux bras en l’air, noyé par mes pensées. Au niveau du rond point du Babemba (à côté de l’échangeur), je descendis du ciel, les bras en l’air mais légers. Quand j’ai réalisé que je ne portais plus le cercueil, il me devançait d’au moins 100 m ! Je me suis arrêté, très étonné et méditatif. Je pris un retard sur le cortège. La foule de tête s’arrêta un moment au niveau de la statue de l’hippo pour quelques conciliabules avec les parents du Président .Elle venait de prendre la lourde décision de conduire le cercueil au CMLN (« comité militaire de libération nationale »), lieu où travaillait son chef, pour des explications. Le Docteur Mallé Keita, grand frère de Modibo fut très convaincant. Il n’y a rien de plus offensant pour une dépouille que de l’exposer devant son bourreau. Alors l’océan humain prit la direction du cimetière d’Hamdallaye. A la queue, je fus noyé par un flot de dames et de jeunes filles. La voiture noire de Tiécoro Bagayoko arriva en trombe du CMLN et fut lourdement huée. L’occupant alla tourner au rond point du Babemba, arriva vite et s’arrêta. Il dégaina son revolver et dit gravement :

« Que la personne dont la mère ait mis au monde un enfant téméraire ouvre la bouche ! ». Personne ne broncha et l’autre repartit en toute vitesse. Il m’a fait rire car il a refusé de venir au bon moment, quand l’océan humain était là ! Était-il homme ?

J’ai littéralement couru pour rattraper le cortège. Le goudron était bondé des deux côtés des habitants riverains, comme au temps où ils accueillaient le Président .Le grand Bamako a bravé sa peur pour rendre un vibrant hommage au fils de Daba Keita, fier héritier de Soundjata Keita. Des femmes, des filles, des vieux, des jeunes, des enfants, des hommes en uniformes, des ouvriers, des fonctionnaires, des chefs de service constituaient la déferlante vague. Combien de temps avons-nous mis pour arriver au cimetière ? Son portail fut trop étroit pour l’océan du cortège et les murs furent allègrement gravis. Tout le monde voulait être témoin de l’inhumation du Grand Homme. Des femmes, des filles et des enfants aussi étaient là. La prière fut épique. Elle fut dite, le cercueil en l’air pour que tout le monde l’aperçoive ! L’étape suivante fut difficile à franchir, beaucoup de jeunes la rejetaient. Ils ne voulaient point se séparer de leur Président ! Il a fallu beaucoup de conciliabules pour le faire ! Ils ont été des plus nombreux à empocher un embryon de sa sépulture.

Au retour du cimetière, un détachement attendait le cortège métamorphosé en manifestants, avec des slogans très hostiles au régime :

« A bas le CMLN » ! « Honneur au Président Modibo Keita ! » « Gloire au Président Modibo Keita ! » « Honte au CMLN ! » Les chansons et les slogans révolutionnaires furent déclamés à pleines gorges. Le cortège évita l’affrontement mais la chasse à l’homme se poursuivit à travers la ville pendant qu’un hélicoptère tournoyait. La radio Mali répondit par la diffusion des manifestations de soutien au CMLN au lendemain du long complot du 19 novembre 1968. J’ai vraiment beaucoup ri de cet anachronisme ! Le CMLN et ses valets ont oublié qu’ils étaient là depuis 9 ans à ne rien faire. Ils n’atteignaient pas Modibo à la cheville et le peuple et les jeunes n’étaient plus avec eux. Ils ont affamé le pays en vendant les dons de la longue sécheresse. Ils ont travaillé à corrompre le beau pays qu’ils ont hérité de l’incorruptible Chef. Ils furent ceux qui s’amusaient et mangeaient bien pendant que leurs gouvernés avaient faim et pleuraient.

Après les funérailles de Modibo, l’autre fait étrange fut la garde montée par les petits enfants sur le pan du mur à côté duquel repose leur AMI pour l’éternité. Ils y sont restés jusqu’au crépuscule passé à contempler sa sépulture. C’était très émouvant mais très symbolique. Les arrestations, les mutations arbitraires, la destitution des Directeurs ayant participé aux obsèques n’ont entravé en rien le combat du Mali pour recouvrer sa liberté et sa dignité confisquées .Modibo Keita vivra éternellement dans le cœur des Maliens Vrais.

Lassana Djigaly Namaké Keita

Professeur de Lettres Modernes

Lycée Massa Makan Diabaté

Bamako, Mali

Publié dans Mali

Commenter cet article