Mali : Le corps social intégralement gangréné par la corruption

Publié le par Oussouf DIAGOLA

Makan-Diallo.JPGLa corruption s’incruste dans nos mœurs, elle se vit au quotidien dans notre pays, aujourd’hui il n’est pas exagéré de soutenir qu’elle fait partie intégrante de notre culture  et pire elle va grandissante. Une réalité à la fois triste et  inquiétante, qui fait peur quant au devenir du MALI. Chaque jour qui fait, apporte son lot de pratiques malhonnêtes, douteuses, honteuses, mafieuses aux antipodes d’une société qui se veut juste, égalitaire et démocratique. Le mal est profond, nul ne peut le contester, et il est à craindre qu’au rythme où vont les choses, les valeurs qui fondent notre nation ne soient irrémédiablement ossifiées. Par sa perversion, la corruption sape dangereusement la société malienne dans ses fondements, et « déprécie » l’homme malien dans sa dignité, son honneur et sa fierté. De guerre lasse, l’on se demande à raison  ce qui n’a pas encore été fait pour la combattre ?

Certains pour répondre à cette interrogation, vous diront, fatalistes, et un brin contrit, que tout a été fait.  En vain. D’autres, au contraire l’espoir chevillé au corps, et la volonté ferme d’en découdre avec ce qui constitue aujourd’hui un véritable fléau,  soutiendront que malgré tout, il y a encore des pistes à explorer, des schémas à mettre en place pour arriver à bout du phénomène. Deux réponses relatives qui contiennent chacune leur part de vérité, mais traduisent surtout d’un point de vue psychologique,  le ressenti des uns et des autres face  à une problématique des plus coriaces, des plus sinueuses, et des plus nuisibles qui plombe tout effort de développement.  Toutes les strates de la société Malienne sont souillées par le phénomène de la corruption, et pire c’est sa banalisation qui est préoccupante.  Aujourd’hui le degré dans la pratique de ce qui apparait comme un « cancer social » traduit une certaine croyance à sa normalité dans l’inconscient collectif. L’urgence serait de trouver une solution salutaire au grand bonheur des masses populaires qui en sont les premières victimes.

Le Malien lambda doit déjà comprendre que le responsable politique ou administratif qui se rend coupable de détournement de deniers ou autres délits du genre est à classer dans la même catégorie que le voleur du petit matin connu et reconnu, et qui très souvent est mis au banc de l’infamie pour ses méfaits. Deux délinquants qui ne présentent pas forcement les mêmes visages, qui n’ont pas les mêmes modus operandi mais qui se ressemblent au travers de leurs agissements on ne peut plus condamnables. Nous devons comprendre que la corruption est nocive et plus grave que ce que l’on croit. Notre voleur du petit matin vaut mieux dans certaines mesures que le fameux cadre tout à son pouvoir et convaincu de son impunité, qui fait de la délinquance financière sa pratique de tous les jours. Le menu fretin fait toujours les frais, alors que le gros poisson passe toujours à travers les mailles du filet avec en prime un éloge panégyrique. Ce qui est inadmissible et intolérable. Il est irrévérencieux et honteux de magnifier, d’aduler avec tous les superlatifs inimaginables un responsable quel que soit son rang, qui se rend coupable de forfaiture. Vouloir faire d’un « voleur » un héros, un exemple, relève tout simplement de la niaiserie.

Le régime d’ATT à l’instar d’autres au Mali, a fait de la lutte contre la corruption et la délinquance financière son leitmotiv et son cheval de bataille même si le bilan en termes de résultat parait plus que mitigé. Nul doute que c’est un des fléaux qui ignore le poids de l’âge et traverse majestueusement le temps et l’espace, en prenant d’autres aspects encore plus pernicieux et pervers. Jadis la corruption était étrangère à certaines couches sociales ou certaines catégories de personnes tels nos braves ruraux, les religieux et même les enseignants pour ne citer que ceux ci. Aujourd’hui la gangrène s’est propagée dans tout le corps social.

A y regarder de près, l’on peut véritablement soutenir que des actes ont été posés dans la lutte contre la corruption au Mali. D’un point de vue institutionnel, des initiatives ont été prises.  Il n’y a qu’à voir la création du VEGAL, de la CASCA, de l’apparition d’un juge anti-corruption et de différents mécanismes de contrôle mis en place au sein de nos administrations pour s’en convaincre. En la matière, structurellement le Mali n’a rien à envier à certains pays dits développés, même si en termes de résultat les attentes sont loin d’être comblées.  Le vrai problème qui oblitère ces actions, qu’on le veuille ou non, découle d’une réelle volonté politique et surtout d’un problème d’HOMMES capables de prendre à bras le corps résolument le phénomène. En initiant une véritable politique de lutte contre la corruption sans forfanterie, ni faux fuyant, et en mettant les hommes qu’il faut pour concrétiser cette volonté politique, nul doute que notre pays  parviendra à résorber le fléau.

Le régime ATT a ceci de paradoxal que malgré la création et le renforcement des institutions de lutte contre la corruption (ce qui n’était pas arrivé auparavant), malgré toutes les initiatives autour de la question (forums et autres assises), le phénomène prend de l’ampleur au grand dam des couches les plus défavorisées qui subissent une situation pour le moins injuste. Ce paradoxe tient à une seule et unique explication : notre président n’a pas les moyens de sa politique.  ATT avec sa personnalité, son caractère, son tempérament n’est pas du genre « à sévir », et comme il avait d’ailleurs eu à le dire déjà ne pas vouloir humilier les chefs de famille, une phrase qui en dit long sur l’état d’esprit du président face à cette problématique. Dans ce genre de combat de toute évidence la nature du chef est déterminante.  Un ZOU  ou un IBK qui ont tous les deux montré un trait de caractère plutôt intransigeant, tranchant dans la conduite des affaires publiques présentent un meilleur profil. Ils ne sont pas les seuls au Mali. Les Konimba Sidibé, Oumar Mariko, Moussa Mara, Kassa Traoré, Issa N’diaye, Daniel Téssougué etc. la liste est loin d’être exhaustive présentent tous un bon pedigree pour le boulot.  D’autres anonymes fidèles serviteurs de l’Etat qui se sont distingués par leur probité, leur engagement et leur sens élevé du respect du bien public peuvent aussi concourir à combattre le fléau. En la matière pas d’états d’âme, pas de sentimentalisme ou autres considérations sociales improductives. Désormais, la sanction doit être de rigueur et s’appliquer erga omnès. Il n’y a qu’en faisant des exemples que l’on pourrait dissuader d’éventuels corrupteurs et corrompus, autrement dit le sentiment d’impunité qui a toujours fait le lit de la corruption doit céder la place à une réelle prise de conscience quant à la sanction.

Conscient que la corruption est partout à la fois, et qu’il n’est pas évident de produire un résultat globalement satisfaisant en éparpillant inutilement les efforts, il serait intéressant stratégiquement d’amorcer le combat sur le terrain de la psyché, car n’ayons pas peur des mots c’est carrément dans la mentalité du Malien que le phénomène de corruption trouve son terreau. Il faut nécessairement une reconversion des mentalités dans le sens du respect des biens publics, de la responsabilisation de chaque citoyen à faire face à ses droits et obligations. Nos autorités publiques du premier responsable en passant par les ministres, les PDG et autres responsables administratifs doivent faire preuve d’exemplarité dans leur conduite et accompagner sainement cette œuvre salvatrice. Il faut marquer les esprits par le choix stratégique adopté, et en cela cibler prioritairement de par le symbolique qu’ils représentent, trois secteurs clés de l’administration : l’éducation à travers les enseignants, la justice à travers les magistrats, et les forces publiques à travers la police, la gendarmerie, la douane, et l’armée.

L’enseignement ou les enseignants pour la charge de la fonction en termes de responsabilité, de sacerdoce, de probité et d’altruisme. L’éducation doit être assainie pour la simple raison que ce sont les éducateurs qui ont en charge la formation du citoyen de demain. Un enseignant se doit d’être exempt de tous reproches, avec un comportement exemplaire à tout point de vue. Un malhonnête, un irresponsable, un corrompu ne saurait éduquer. Donc  les brebis galeuses qui par des pratiques déshonorantes ternissent l’image de la corporation ne méritent plus d’y rester. On ne doit plus hésiter à sanctionner administrativement et pénalement un enseignant qui se rend coupable  de prévarication. La bonne santé morale et éthique d’une nation passe en premier par l’état réel de son éducation. Un citoyen bien éduqué comprendra sans nul doute les ravages de la corruption et se gardera de ne pas succomber à la tentation sous peine de sanctions. Donc veillons à ce que le secteur de l’éducation soit épargné par des pratiques malsaines.

 Les magistrats : dépositaires de la justice, ce sont eux qui sont chargés de dire le droit. De faire en sorte que, par leurs décisions les droits des citoyens soient respectés et que l’ordre règne dans la cité. Investis d’une mission de service public hautement importante, les magistrats sont un maillon essentiel dans la quête de la bonne gouvernance. Une telle entité mérite un toilettage sans complaisance. N’est pas magistrat qui veut, et ne deviens pas magistrat qui veut ! Il est grand temps de mettre hors d’état de nuire les vermines qui pullulent la profession. Il le faut nécessairement pour donner le ton. En sanctionnant un magistrat, nul doute que les uns et les autres comprendront que désormais il n’y a plus d’intouchables. Les magistrats doivent se respecter, respecter la profession et se comporter en dignes responsables chargés de protéger aussi bien le faible que le fort en total respect de la loi. Ils doivent comprendre qu’ils touchent un salaire pour rendre la justice et que tout acte de corruption de leur part doit être sanctionné avec la dernière rigueur. N’est ce pas une honte que le magistrat soit systématiquement assimilé au voleur, au corrompu. Il est grand temps de changer cette image du magistrat. Il leur appartient de faire à leur niveau un travail d’introspection qui ne doit nullement empêcher encore une fois la sanction en cas de besoin.

Les services des forces publiques telles que la police, la gendarmerie, la douane, l’armée ne doivent pas être en reste. La protection, la sécurité et la répression qui caractérisent leurs missions commandent à ce que ses éléments soient dotés d’un vrai sens de la responsabilité, de la justice et du droit. Aujourd’hui l’image des forces de l’ordre au Mali n’est pas du tout reluisante, c’est le moins que l’on puisse dire. Les cas de corruption et de comportements malveillants de celles-ci rythment le quotidien de notre pays. Ce qui est honteux et inadmissible, car encore une fois c’est l’image du pays qui est écornée. Les cas particuliers de la police et de la douane méritent qu’on s’y attarde : la police, voilà un corps qui est aujourd’hui décrié à cause des agissements de certains de ses éléments. Connus depuis fort longtemps pour leurs rackets et autres actes de corruption, aujourd’hui, ils excellent dans la violence au grand malheur des citoyens. Ça suffit, il faut arrêter cette dérive ! Sanctionner un porteur d’uniforme qui apparait dans l’imaginaire populaire comme « un intouchable » est un acte fort qui peut psychologiquement faire prendre conscience le simple citoyen de la rigueur de la loi.

En ce qui concerne la douane, c’est surtout l’aspect juteux de la profession dans l’opinion qu’il faut gommer. Le Malien pense que la douane est faite pour s’enrichir ce qui n’est pas totalement faux dans la mesure où le constat fait apparaitre que la plupart des douaniers en seulement deux années de service se construisent des villas, possèdent des voitures et mènent une vie dorée. Il est grand temps de changer la donne. En faisant en sorte que cette image du douanier change c'est-à-dire que désormais la loi s’applique dans toute sa rigueur. Un douanier doit se contenter de son seul salaire, aucune inconduite ne saurait être tolérée.  

Ces catégories de personnes susvisées doivent servir de cobayes pour une meilleure efficience dans la lutte contre la corruption, et  l’effet domino fera que l’action envisagée s’étendra sur toutes les autres. Ainsi à l’image des écuries d’Augias dans la mythologie grecque, le « nettoyage » systématique de ces secteurs permettra sans doute d’avancer positivement dans la lutte contre la corruption et la délinquance financière.

 La corruption n’est pas une fatalité, le Mali et les Maliens peuvent s’en débarrasser ou à tout le moins la réduire à sa plus simple expression, il suffit juste d’y croire et de se donner les moyens adéquats.

Makan DIALLO

Docteur en Droit Privé

 Ancien ATER à l’université d’Orléans

Avocat

Publié dans Mali

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