La crise et les monnaies africaines : mythe et réalités

Publié le par Oussouf DIAGOLA

 

Paul Harry Aithnard, directeur de la Recherche à la la banque panafricaine Ecobank analyse pour nos confrères de « Les Afriques » le comportement des monnaies africaines dans la crise financière mondiale.

La crise économique, en cours depuis 2008, a le mérite de rappeler que la majorité des monnaies africaines sont aujourd’hui librement échangeables sur les marchés financiers. Ce n’était pas le cas il y a vingt ans et ce n’est toujours pas le cas pour des devises majeures comme le yuan chinois. Dans les années 90, plusieurs pays de l’Afrique tokharienne ont démantelé leurs régimes de taux de change fixe pour adopter des régimes de change flexibles, des politiques fiscales prudentes et des politiques monétaires crédibles. Certes, plusieurs pays africains maintiennent des règles liées aux sorties de devises pour éviter des spéculations abusives, mais la convertibilité de leurs devises locales, face aux devises majeures, est libre et acquise.
Ecobank, la seule banque au monde présente dans autant de pays africains (29), offre aujourd’hui des capacités de transaction sur 20 monnaies de l’Afrique subsaharienne.

Dans cet environnement de libre échange, la crise économique a inévitablement frappé les monnaies africaines. L’impact de la crise sur les monnaies varie selon les pays. Trois catégories sont à distinguer et permettent de dégager des perspectives intéressantes pour le futur.

Évolution des matières premières

La première catégorie est constituée de monnaies qui sont fortement dépendantes de l’évolution des matières premières et qui ont connu une forte dépréciation, dès les débuts de la crise (entre septembre et décembre 2008). C’est le cas du naira nigérian (NGN) et du kwacha zambien (ZMK). Ces devises ont perdu, en moyenne, 15% de leur valeur face au dollar américain (USD) dans les premiers mois de la crise, reproduisant l’écroulement des prix des matières premières sur lesquelles reposaient leurs économies. Les fortes baisses des prix du pétrole (plus de 80% des revenus d’exportation du Nigeria) et du cuivre (première industrie de la Zambie) justifient ces dépréciations. La meilleure preuve de cette corrélation matières premières-devises est la performance de ces monnaies durant l’année 2009, particulièrement durant la seconde moitié de l’année, lorsque les prix des matières premières ont connu une inflexion à la hausse. Entre janvier et décembre 2009, les deux monnaies se sont stabilisées face au dollar américain (USD) pour afficher des performances « acceptables » de -7.4% (naira nigérian) et +5.2% (kwacha zambien).

Retrait de confiance

La deuxième catégorie regroupe les monnaies qui ont souffert de la soudaine aversion au risque durant la crise. Les pays de l’Afrique subsaharienne, dont les fondamentaux économiques se sont dégradés dans les années précédant la crise, mais qui bénéficiaient de prévisions favorables sur le long terme, ont vu le vent tourner en quelques semaines. Les investisseurs n’ont pas hésité à pénaliser ces monnaies, en retirant les placements sur leurs marchés financiers et en réduisant fortement leur exposition sur ces pays. L’effet domino n’a pas tardé. Les flux directs d’investissement se sont taris en quelques mois, les projets d’investissement ont été annulés par les multinationales et les réserves de change se sont effondrées, pour atteindre des niveaux particulièrement bas (ratio de couverture des importations de quelques semaines, alors que le minimum recommandé est de trois mois). Les devises, qui représentent cette catégorie sont le cedi ghanéen (GHS) et le franc congolais (CDF). Entre janvier et décembre 2009, ces deux devises ont respectivement perdu 16,42% (cedi ghanéen) et 22,44% (franc congolais) face au dollar américain (USD). Le repli de la monnaie ghanéenne offre la meilleure illustration de ce phénomène. Longtemps courtisée par les investisseurs entre 2000 et 2008, malgré des fondamentaux économiques qui se sont fortement dégradés en 2008 (déficits budgétaire et de la balance de paiements au dessus de 10% du PIB), la monnaie ghanéenne s’est écroulée en quelques mois entre 2008 et 2009, les réserves de change se sont amenuisées, pour atteindre 1,3 mois de couverture des importations, et les marchés financiers se sont effondrés de 44% (performance en USD) sur l’année 2009.

Les fondamentaux économiques

En se basant sur ces deux premières catégories, d’aucuns n’hésitent pas à conclure hâtivement que les monnaies africaines se sont effondrées durant la crise. C’est un mythe. La réalité est différente. Plusieurs monnaies africaines, librement échangeables, ont bien résisté, voire se sont appréciées durant la crise en cours depuis 2008. Les devises d’économies majeures en Afrique subsaharienne tels le shilling kenyan (KES) et le shilling ougandais (UGX) se sont appréciées face au dollar américain (USD), entre janvier et décembre 2009, respectivement de 6,10% et de 1,52%. Mieux, des devises, tels le franc rwandais (RWF) et l’escudo cap-verdien (CVE), ont résisté face au dollar américain (USD) en affichant des performances de -1,82% (RWF) et 4,96% (CVE).

Les performances liées des monnaies ougandaise, rwandaise et kenyane offrent un bon exemple d’intégration économique régionale. L’intérêt de ces flux régionaux est qu’ils permettent de compenser la réduction des flux internationaux en cas de crise.

Certes, les raisons de cette performance sont intrinsèques aux conditions économiques de chaque pays, mais des traits communs existent et gagnent à être soulignés. Premièrement, les fondamentaux économiques de ces pays ont connu une amélioration soutenue sur les dix dernières années. Ces pays ont montré une volonté de diversifier leurs économies et ont réussi à miser sur quelques secteurs phares, qui ont créé l’appétit chez les investisseurs. Le Kenya, sortant de douze mois de crise, a réussi à mobiliser son secteur agricole (thé et horticulture) et celui des services (télécommunications et banques) pour renforcer les flux entrants et l’intérêt des investisseurs. Deuxièmement, la politique monétaire de ces pays est restée crédible au fil des années, avec une lutte soutenue contre toute pression inflationniste. Le développement des marchés financiers est demeuré une priorité des banques centrales et a permis de créer des conditions de liquidité intéressantes pour les mouvements de capitaux. Les exemples du Cap Vert et du Kenya illustrent à la perfection ce qu’il faut faire pour attirer des capitaux dans une économie émergente. Le Kenya offre des opportunités de placement diverses, aussi bien sur les marchés d’actions (55 compagnies listées sur la bourse de Nairobi), que sur les marchés obligataires (courbe de rendements sur les obligations gouvernementales de 0 à 20 ans, et émission constante d’obligations de sociétés). Troisièmement, ces pays ont misé sur les flux commerciaux régionaux en maintenant des politiques de libre-échange avec leurs voisins. Les performances liées des monnaies ougandaise, rwandaise et kenyane offrent un bon exemple d’intégration économique régionale. L’intérêt de ces flux régionaux est qu’ils permettent de compenser la réduction des flux internationaux en cas de crise.

Une monnaie forte

Le cas particulier des monnaies aux parités fixes, tels le franc CFA, ne peut être écarté de cette analyse. La performance du franc CFA durant la crise est contrastée. D’une part, il a bénéficié de l’appréciation de l’euro face au dollar américain. Il a donc clôturé l’année 2009 sur un gain de 1,30%, permettant aux économies de la zone franc de bénéficier d’une monnaie forte durant la crise, et donc de contenir les risques inflationnistes (2.6% dans la zone franc contre 11% dans les autres pays d’Afrique). D’autre part, le rythme des investissements productifs étrangers et des flux commerciaux a singulièrement ralenti au vu de l’appréciation de la monnaie. En effet, les prix des principaux produits d’exportation de la zone, comme le café, le cacao et le coton sont libellés en dollars, tandis que ceux de leurs plus gros volumes d’importation le sont en euros. Ainsi, se faire payer ses exportations en dollars et régler ses importations en euros n’a fait qu’accentuer le déficit chronique de la balance commerciale de la zone.

Des capacités de transaction sur vingt monnaies

Des conditions a minima sont indispensables pour permettre aux monnaies africaines de résister en cas de crise. Une politique monétaire crédible, un régime de change flexible et la promotion des échanges commerciaux régionaux sont autant de piliers nécessaires. Le développement d’un marché intérieur africain est un élément central. Il demande l’appui des acteurs à vocation régionale, en premier lieu des banques. Ecobank, la seule banque au monde présente dans autant de pays africains (29), offre la plateforme idéale pour défendre cet agenda. Le groupe Ecobank offre, aujourd’hui, des capacités de transaction sur vingt monnaies de l’Afrique subsaharienne. Il se positionne comme le conduit essentiel dans le développement des flux intra-africains, qu’ils soient commerciaux ou financiers.

Paul Harry Aithnard

Directeur de la Recherche

Ecobank

in Les Afriques

Publié dans Afrique

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