L'Afrique tirera-t-elle des leçons de la crise qui secoue l'Euro?

Publié le par Oussouf DIAGOLA

Forum mondial economique AfriqueMais le remède concocté par les 27 est décidément à la taille de la plaie qui ronge son espace monétaire : 750 milliards d’euros ! C’est bien là le montant du « bouclier » que les ministres des Finances de l’UE auront adopté dans le but de faire face au risque de contagion de la crise hélène. Et pour cause, c’est la stabilité financière de l’Europe entière qui est en jeu. Mais à ce prix-là, on peut déjà parier que c’est dans la poche. La crise est ainsi étouffée dans l’œuf et les Européens peuvent repartir tranquilles.

Et les pauvres africains d’écarquiller les yeux, médusés de voir avec quelle facilité déconcertante une somme si astronomique a pu être dégagée en si peu de temps pour sauver un pays dont l’économie et les finances s’enfonçaient dans un abysse. Il y a vraiment de quoi. Car, le geste des 27 est admirable de beauté, de solidarité et d’exemplarité. Ils auront compris que sauver un membre de la communauté, c’est quelque part sauver l’ensemble de cette communauté. C’est cela aussi le prix à payer pour cette nouvelle fierté que l’on appelle "mondialisation". Mais il n’y a pas que cela. Vue d’Afrique, la performance européenne, si elle relève d’une prouesse, suscite en même temps, une interrogation bien légitime : « Et si pareille catastrophe se passait chez nous ? » Nul doute que le malheureux pays « malade », à supposer qu’il choisisse de chercher la main secourable de quelque structure régionale ou continentale qui fonctionne, attendra une véritable arlésienne. Car, de secours, il n’y en aura point. Pour la simple raison que des structures de cette taille qui jouent ce rôle, il n’en existe point. Des institutions africaines qui auraient, un tant soit peu, pu jouer ce rôle, si elles ne sont pas prises en otage par des querelles de leadership, n’en possèdent pas les ressources nécessaires ou ne fonctionnent pas vraiment car les chefs d’Etat africains qui les chapeautent, même s’ils parlent presque tous d’intégration et d’Union africaine, ne lèvent pas vraiment le petit doigt pour que ce qu’ils professent deviennent réalité.

De plus, même pour les petites entités économiques ou financières qui existent (Uemoa, Cemac), il se trouve que les Etats africains souhaitent tirer profit des avantages tout en rejetant l’ensemble des contraintes. A ce rythme, ça ne marche pas. Cela fait belle lurette que l’on parle, à défaut d’une monnaie unique commune au continent africain, de monnaies régionales dont l’avantage serait plus qu’ évident, à plus d’un titre. Qu’est-ce qui fait qu’après cinquante années d’indépendance, des pays africains en restent encore à un CFA dont, et en dépit des "avantages" que l’on serine à longueur de journées, on a quand même vu et vécu les limites ? La dévaluation de janvier 1994, sauf le respect dû aux éminents économistes du continent et d’ailleurs, a été un véritable coup de poignard dans le dos des consommateurs d’Afrique dont le pouvoir d’achat a, du jour au lendemain, été réduit à presque rien. Les chiffres officiels disent le contraire, certes. Mais la ménagère qui n’arrive plus à rien acheter au marché du village sait de quoi elle parle, en matière de dévaluation, car c’est bien elle qui le vit au quotidien dans sa chair.

Et si, en dépit des dénégations de ces mêmes spécialistes de l’économie et des finances, ce que tant et tant d’Africains à ce jour redoutent comme étant la conséquence directe des turbulences de l’Euro, arrivait tout de même ? L’hypothèse est loin d’être saugrenue : peu avant la dévaluation de janvier 1994, le grand « boss » de la BCEAO à Dakar, avait promis, juré la main sur le cœur que si pareille catastrophe arrivait –parlant de la dévaluation du franc CFA- lui-même en rendrait le tablier. La catastrophe eut lieu. Il conserva tout de même son poste.

La création de la monnaie ou des monnaies africaines s’avère de plus en plus une nécessité. Le CFA, pour arrimé qu’il soit à la monnaie de l’ancien colonisateur, n’offre qu’une sécurité très relative. Mais cela suppose que les dirigeants africains s’engagent résolument sur le chemin de l’exigeante bonne gouvernance financière. Ce n’est pas acquis d’avance. Des pays de la zone anglophone ont entrepris la dure tâche de se forger leur propre monnaie. Au début, des pays comme le Nigeria, la Gambie ou le Ghana durent suer sang et eau pour payer la contrepartie de ce que certains appelèrent alors le prix de leur entêtement. A ce jour, ils en récoltent les bénéfices. Qu’on ne vienne pas nous dire que ce que des Etats africains ont entrepris et réalisé, à l’échelle individuelle, un regroupement de pays du même continent est voué à ne jamais pouvoir le faire. Du reste, ils sont condamnés à l’entreprendre, un jour au l’autre. Le fameux arrimage à la monnaie du mentor ne sauve pas toujours. L’exemple de janvier 1994 reste gravé dans la mémoire de nombreux Africains. Et à ce jour, rien ne dit que la France fera un bouclier de son corps pour protéger la zone CFA en cas de seconde dévaluation.
Et puis, il y a tout de même la beauté du symbole.

Etre sous tutelle après 50 ans, c’est franchement pathétique. C’est peut-être le signe qu’on a grandi, vieilli, mais pas mûri. C’est loin d’être un compliment. Encore faut-il que les décideurs africains en fassent leur conviction. Rien ne les y oblige vraiment. Ils ne sont pas de la frange populaire la plus exposée en cas de séisme économique ou financier. Bien au contraire, ils les anticipent bien avant qu’ils ne surviennent. De nombreux et substantiels comptes bancaires se sont ouverts dans des pays européens juste à la veille de la dévaluation de 94, en provenance de la zone CFA. Le délit d’initié, ça aide. Mais le citoyen ordinaire souffre et, le cas échéant, n’a que ses yeux pour pleurer.

« Qui dort sur la natte du voisin dort par terre ». Et pour cause. Les Africains devraient avoir assez de dormir virtuellement à même la poussière du sol. Et à supposer que leurs dirigeants, du haut de leur piédestal, n’arrivent pas à réaliser la gravité de la chose, c’est à eux que revient le devoir de leur faire comprendre le ridicule de la situation. Ce faisant, c’est le continent tout entier qui en tirerait alors le plus grand bien.

Le Pays (Burkina)

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