«Kadhafi n’est certainement pas fou» analyse profiler psychologique ayant travaillé pour la CIA

Publié le par Oussouf DIAGOLA

L’américain Jerrold Post a étudié pendant 21 ans le profil psychologique de nombreux dirigeants pour le compte de la CIA. Il tente de décrypter la personnalité du colonel Kadhafi. Gerold Post est professeur de psychiatrie, de psychologie et d’affaires internationales à l’Université George Washington (Washington DC). Il a travaillé pendant 21 ans pour la CIA, où il a fondé le Centre pour l’analyse de la personnalité et du comportement politique. Il a étudié le profil psychologique de nombreux dirigeants (Anour el-Sadate, Saddam Hussein, Bill Clinton…). Pour Le Temps, il tente de décrypter la personnalité intrigante du colonel Kadhafi.


Comment décririez-vous la personnalité de Mouammar Kadhafi?
Je m’intéresse à lui depuis des années et je le trouve assez fascinant. Il n’est certainement pas fou. Mais il y a deux circonstances dans lesquelles il n’est pas complètement rationnel. L’une est lorsqu’il rencontre un succès et l’autre lorsqu’il est en situation d’échec. Quand il réussit il peut vraiment devenir provocant et grandiloquent. Quand il échoue, ce qui veut généralement dire quand il est hors des feux de la rampe, il a une propension à créer des crises.
Derrière cette façade «grandiose», je pense qu’il y a beaucoup d’insécurité. Et une personnalité comme la sienne, très narcissique, peut être extrêmement sensible aux manques d’égard. Sa vanité le prédispose à se sentir insulté et à se tenir prêt à se défendre. Lorsque son fils a été arrêté (ndlr: à Genève en juillet 2008), il l’a vécu comme une attaque profonde sur la dignité de la Libye et la sienne propre. Il ne fait vraiment pas différence entre lui-même et la Libye. Cela fait penser à Saddam Hussein qui était l’Irak et l’Irak qui était Sadam Hussein.
Ces dernières années, il me semble que Mouammar Kadhafi a été d’une certaine façon plus modéré et moins provocant, si l’on excepte ce récent épisode. Les sanctions économiques ont pesé sur la Libye et ce changement était une tentative pour rejoindre la communauté internationale et ne plus paraître comme l’adversaire qu’il avait si souvent été. Ceci dit, ce qui fait l’essence de sa personnalité ne change pas d’autant moins qu’il vieillit. Et sa manière colérique de réagir (ndlr: dans l’affaire qui l’oppose à la Suisse) est en opposition avec ce qu’il avait tenté stratégiquement de faire pour réentrer dans le concert des nations.

 

Vous évoquez sa «façade grandiose». Que révèlent ces accoutrements extravagants?
Ils sont sa manière de dire «je suis unique et j’en suis fier». A ses débuts, il a toujours été un outsider et s’est pour cette raison identifié à un opprimé. Il était assez intelligent mais lorsqu’il a été envoyé à l’école à Tripoli, il était taquiné et rejeté par les enfants de l’establishment. Sa prise de pouvoir par le coup d’Etat (ndlr: en 1969) était comme une revanche à l’égard de cet establishment qui ne l’avait pas accepté.

Vous dites qu’il n’est pas fou, mais lorsqu’il en appelle au démantèlement de la Suisse ne nage-t-on pas en pleine folie?
Oui c’est vrai. En définitive, en désignant la Suisse comme un «Etat mafieux», il s’humilie lui-même. Il ne pense pas aux choses avec suffisamment de prudence et il suréagit.

 

Le compareriez-vous à d’autres chefs d’Etat extravagants?
Personne ne me vient à l’esprit. Il est assez unique sur beaucoup d’aspects. En particulier la nature de son leadership sur son pays, où il n’y a pas vraiment de système de gouvernance et où le peuple est censé diriger, est sans pareille.

Mais son narcissisme est une caractéristique que l’on observe fréquemment chez les chefs d’Etat les plus importants au monde. Quand on insulte un narcissique, il faut s’attendre à une suréaction rageuse.

Sur quel ton la Suisse doit-elle lui parler pour en finir avec la crise qui l’oppose à la Libye?
Je crois qu’il est important d’être ferme sans tomber dans la provocation, ce qui est un équilibre difficile à trouver. Il faut lui faire savoir sans ambiguïté qu’il existe des limites et des attentes claires, et ce de façon constante. Et il ne faut pas réagir à chacune de ses déclarations.

Max Göldi, l’otage suisse détenu à Tripoli, doit être libéré le 12 juin. Kadhafi pourrait-il cultiver la vengeance en le maintenant prisonnier au-delà de ce délai?
C’est un point intéressant, et qui va à l’encontre de ce qui précède. Cet otage est un «levier» pour Kadhafi. Mais le fait qu’il se soit maintenu plus de 40 ans au pouvoir montre qu’il y a un aspect «d’auto-préservation» chez lui et qu’il sait aussi ne pas aller trop loin. Ceci est rassurant, quand on pense à la sécurité de cet otage.


Angélique Mounier-Kuhn/Le Temps (Suisse)

Publié dans Afrique

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