CÔTE D'IVOIRE : « quand quelqu’un exerce le pouvoir présidentiel plus de dix ans, il se prend pour le propriétaire des lieux et adopte une mentalité de monarque » dixit Laurent Gbagbo en 1987

Publié le par Oussouf DIAGOLA

http://www.lefaso.net/local/cache-vignettes/L429xH237/Laurent_Gbagbo-investi1-2-b65b1.jpgLes accords signés ont été bien précis. "Au cas où la CEI et le conseil constitutionnel ne s’entendent pas, il revient au représentant de l’ONU qui est l’arbitre de certifier l’élection et il est dit dans les accords que celui qui est validé est celui qui sera certifié par le représentant de l’ONU et c’est ce qui a été fait".

Trop de passion et beaucoup de déraison alimentent le débat sur la crise post-électorale de 2010 entre Laurent GBAGBO et Alassane OUATTARAen Côte d'ivoire. L'attitude la plus sage consiste à revenir aux fondamentaux de la contestation de la victoire de l'un par l'autre et vice-versa.

Aux partisans de Laurent GBAGBO, on a beau répéter que le conseil constitutionnel était limité dans son rôle habituel dans les Etats et que, dans le cadre des accords de paix de Pretoria de 2005 et surtout, de sortie de crise de Ouagadougou en 2007, ledit conseil constitutionnel avait des compétences très précises lors de l'élection présidentielle à venir.
La question-clé qui préoccupe le peuple ivoirien et la communauté internationale c'est celle que Laurent GBAGBO lui-même a posée au journaliste du Figaro dans son interview datée du 27/12/2010 : "Le fond du débat aujourd'hui, c'est : qui est élu"

Cet article tente d'apporter des lumières par rapport à l'interrogation du candidat Laurent GBAGBO sur le plan du droit et en considérant les faits.

En lisant ce témoignage cohérent et plausible de Monseigneur AHOUANAN, archevêque de Bouaké, relatif à la folle nuit du 28 novembre 2010 après les premiers recensements des votes, on constate que c'est le camp de Laurent GBAGBO qui a bafoué l'institution appelée Conseil constitutionnel et l'a fait intervenir dans l'illégalité la plus totale.
Monseigneur Paul Siméon AHOUANAN révèle sa médiation dans un article de Maïga Idrissa paru au Patriote le 27/12/2010 et intitulé: "Bouaké / résolution de la crise postélectorale - L’archevêque de Bouaké fait des révélations" consultable sur http://news.abidjan.net/h/384788.html

L'implication de l'épiscopat pour rechercher les voies d'un juste arbitrage et surtout pour éviter à la Côte d'Ivoire un bain de sang inutile n'a pas freiné les appétits de pouvoir de Laurent GBAGBO et de sa cour.
Ce que le grand public ne savait pas c'est que le résultat de 54% des suffrages pour Alassane OUATTARA contre 46% pour Laurent GBAGBOtenait compte des réclamations du président sortant puisque M. CHOÏ, le représentant des Nations unies en Côte d'Ivoire a procédé aux corrections nécessaires : "Choi nous a montré tous les procès-verbaux. Et il nous a montré comment il a fait les calculs, c’est-à-dire le résultat qu’Alassane OUATTARA avait eu était un peu plus que celui de Laurent GBAGBO, mais il a tenu compte des réclamations du FPI. Alors CHOÏ a éliminé les bureaux où il y a eu des incidents. Pour ce qui nous concerne à Bouaké, il y a trois bureaux de vote que CHOÏ a éliminés. Et puis je crois à Korhogo et Séguéla, il a éliminé pour aboutir à 54 % pour Alassane OUATTARA et le reste pour le président Laurent GBAGBO".

On voit donc comment le président du conseil constitutionnel, ami personnel et membre de la mouvance présidentielle a placé la plus haute juridiction ivoirienne dans l'illégalité et l'a même détournée de sa noble mission d'entériner les résultats proclamés par la Commission Electorale Indépendante dont l'impartialité ne peut être mise en cause au vu de sa composition paritaire et de son règlement.

Mais le coup d'Etat électoral de Monsieur Laurent GBAGBO commencé le mardi 30 novembre 2010 quand son représentant à la CEI M. DAMANA ADIA PICKASS arrache et déchire devant tout le monde le procès-verbal général des résultats électoraux que le président de la CEI s'apprêtait à proclamer dans les délais (nous étions à 48h de la fermeture des bureaux de vote et il restait donc encore 24h pour atteindre le délai maximum de 72 h).

Les résultats ont finalement été proclamés par la CEI sous protection de l'ONUCI à l'hôtel du Golf qui, même s'il correspond au QG de campagne de Monsieur Alassane OUATTARA, était le seul lieu où l'armée acquise àLaurent GBAGBO et ses milices ne pouvaient attenter à la vie des membres de cette institution indépendante.

Le camp de Laurent GBAGBO dit que la CEI a proclamé ses résultats hors délai et que c’est pourquoi ils sont irrecevables et annulés. Comble de ridicule, le camp du nationaliste patriote ne nous dit pas sur la base de quels procès-verbaux des résultats le Conseil Constitutionnel a statué pour annuler les élections dans sept départements du Nord et déclarer Laurent GBAGBO vainqueur.
On sait aujourd'hui avec précisions que le conseil constitutionnel aux ordres de Laurent GBAGBO a commis quatre violations législatives graves :

La première c'est l'incohérence d'utiliser les résultats de la CEI - qu'il dit avoir annulés pour les corriger ensuite - selon les desiderata du candidat du FPI et le déclarer vainqueur. Il n'échappe à personne que le Conseil Constitutionnel n'était pas chargé des opérations électorales et du recensement des votes, D'où tenait-il alors les compétences de la CPI s'il n'a pas récupéré ses résultats qu'il déclare faux et illégaux mais en les utilisant.

Il convient de rappeler la disposition de la loi électorale sur la validation ou l'annulation de l'élection globale que je mentionne dans un article précédent paru dans http://www.cameroon-info.net/stories/0,27732,@,cote-d-ivoire-deux-presidents-le-perime-laurent-gbagbo-et-le-frais-alassane-ouat.html du 14 /12/2010 et intitulé : "Côte d'Ivoire : deux présidents, le périmé Laurent GBAGBO et le frais Alassane OUATTARA": "dans le cas où le Conseil constitutionnel constate des irrégularités de nature à entacher la validité du scrutin et à en affecter le résultat d'ensemble, il prononce l'annulation de l'élection".

La deuxième violation de la loi c’est de se montrer ouvertement partial puisque son président Yao N'DRÉ a pris position sur les ondes de la RTI et sans examiner le moindre procès-verbal, a récusé les résultats proclamés par la CEI. Cette position de juge et partie a décrédibilisé le Conseil Constitutionnel.

Ainsi, en moins de 24 heures, le Conseil Constitutionnel de Côte d'ivoire a pu examiner une vingtaine de milliers de procès-verbaux , tranché sur tous les contentieux électoraux et déterminé sans sourciller et sans se donner le temps de la délibération le sort final de l'élection en déclarant Laurent GBAGBO vainqueur avec 51,45% des suffrages valablement exprimés.

La troisième violation, c'est le refus de refaire les votes là où le Conseil Constitutionnel estime qu'il y a eu des irrégularités malgré les dispositions de l'a loi fondamentale et la demande expresse, voire la supplication du clergé ivoirien soucieux de paix : "Quand nous sommes partis voir Yao N’DRÉ, nous lui avons fait une proposition. Nous avons dit, selon la constitution Ivoirienne, il est dit que si le Conseil constitutionnel trouve qu’il y a une des irrégularités, il peut prendre une décision d’annulation afin que les votes soient refaits. Donc, on a dit à Yao N’DRÉ que pour qu’il y ait la paix sociale, il fallait que le vote dans les sept départements qu’il a écartés soient, conformément à notre constitution, refaits".

La quatrième et dernière grande violation de la loi, c'est d'avoir refusé de respecter les obligations qui étaient celles de cette élection puisqu'il était clairement stipulé qu'en cas de désaccord entre la CEI et le Conseil Constitutionnel, c'est l'ONU via sa mission sur place (ONUCI) qui devait certifier et valider l'élection : "A en croire l’homme de Dieu, les accords signés ont été bien précis. Au cas où la CEI et le conseil constitutionnel ne s’entendent pas, il revient au représentant de l’ONU qui est l’arbitre de certifier l’élection et il est dit dans les accords que ce qui est validé est celui qui sera certifié par le représentant de l’ONU et c’est ce qui a été fait", a-t-il rappelé.
Tous ceux qui s'intéressent au débat ne connaissent pas toujours les méandres du droit constitutionnel et de la science politique. Je suis persuadé que certains soutiennent Laurent GBAGBO parce qu'ils ne savent pas qu'il a réellement perdu l'élection présidentielle de 2010 et a cédé à la tentation de confisquer le pouvoir comme le font la plupart de ses pairs du continent.

Mais il n'a pas tenu compte du fait que les temps ont changé et que, même si l'Afrique ne compte encore qu'une douzaine de pays démocratiques sur cinquante-trois, la marche vers la démocratie ne reculera pas. Des chefs d'Etat africains dont certains sont des putschistes ou des mal élus qui contraignent un des leurs qui a été défait dans les urnes à quitter le pouvoir est un signe d'espoir de haute facture.

Je ne sais quel argument utiliseront les opposants aux dictatures en vogue dans leur pays quand leur dirigeant fera le coup d'Etat électoral comme Laurent GBAGBO. Le sentiment antifrançais, anticolonial ou antioccidental peut-il tant aveugler certains intellectuels africains au point de les amener à renoncer à l'idéal démocratique d'alternance par la voie des urnes

A l'issue du premier tour, le RHDP (Rassemblement des Houphouétistes pour la Démocratie et la Paix) avait 57,5% des voix et, mathématiquement, cette alliance OUATTARA-BÉDIÉ avait déjà le vent en poupe. Et Laurent GBAGBO avait déjà entrevu sa défaite au deuxième tour puisqu'il n'a pas hésité contre toute logique à imposer un couvre-feu au sortir du débat télévisé du 25/11/2010, prélude au coup d'Etat électoral qui allait suivre.

Nos intellectuels africains ont-ils la préférence de la présidence à vie ou de la succession de type monarchique. Dénoncer un putsch électoral fait-il d'un Africain un traître ou un agent colonial ou néocolonial alors que le continent souffre de sous-développement chronique consécutif à la mauvaise gouvernance, elle-même générée par l'éternisalisation au pouvoir, le totalitarisme, le clientélisme, le tribalisme et la gabegie

A propos de l'usure du pouvoir et du parasitisme qu'il génère, Nicolas SARKOZY en quête de pouvoir en France en 2004 et Laurent GBAGBO en quête de pouvoir en Côte d'ivoire en 1987 étaient sur la même longueur d'ondes. Le premier déclarait qu'après deux mandats, on devrait se retirer parce qu'on aura déjà donné le meilleur de soi et qu'on gagnerait à passer la main dans la mesure où le temps qu'on met à garder le pouvoir, on ne le met pas à faire., Le second abondait dans le même sens et enfonçait même le clou en 1987 quand il revêtait encore admirablement le manteau de l'opposant historique à Félix HOUPHOUËT BOIGNY : "En dix ans, on peut faire du bon travail, car quand quelqu’un exerce le pouvoir présidentiel plus de dix ans, il se prend pour le propriétaire des lieux et adopte une mentalité de monarque. C’est malsain pour la démocratie". Laurent GBAGBO a fait son procès avant l'heure.

Que les démocrates et les panafricanistes de tous bords ne se fassent pas la bile, Alassane OUATTARA sera jugé sur pièces et nous ne pouvons évaluer son potentiel démocratique ou despotique avant qu'il n'ait pris et exercé le pouvoir. Aucun démocrate digne de ce nom ne le soutient sur les deux rives de l'Atlantique et en Afrique : il a juste le bénéfice du doute et tous ses soutiens d'aujourd'hui ne sont en réalité que les soldats de la démocratie qui n'hésiteront pas à lui tourner le dos dès qu'il sera tenté de dérive dictatoriale.

Pour une des rares fois où tous les Occidentaux, souvent rivaux entre eux, anciens partisans de l'esclavage, de la colonisation, de la néocolonisation et de la mondialisation qui asservit l'Afrique pendant qu'elle sert les autres sont tous d'accord pour œuvrer dans le sens de la démocratie et du progrès social et économique, qu'est-ce qui justifie qu'il y ait une fin de non-recevoir de la part des démocrates africains qui implorent généralement les instances internationales après les coups d'Etat électoraux dans le continent.

Savez-vous que la dictature ou la confiscation du pouvoir équivalent à une arme de destruction massive. Si vous en doutez, vous n'avez qu'à compter le nombre de personnes arrêtées pour contestation de coup d'Etat électoral, de torturés, de blessés et de morts avant le début d'une probable guerre civile en Côte d'Ivoire.

Et si les présidents béninois, sierra-léonais et capverdien ne réussissent pas la médiation de la dernière chance pour raisonner leur homologueLaurent GBAGBO de quitter pacifiquement le pouvoir et de le céder au président élu Alassane OUATTARA, ce sont des milliers de morts qui vont assombrir une fois de plus l'histoire de ce pays qui était jadis la Suisse de l'Afrique de l'ouest.

Jean-Claude BONDOL

Publié dans Afrique

Commenter cet article