Côte d'ivoire : Le calme plat avant la tempête ?

Publié le par Oussouf DIAGOLA

 Bagbo et Guillaume SoroLes hommes politiques ivoiriens se sont accordés une quasi-trêve de deux mois. Les semaines à venir s’annoncent houleuses, et ne laissent rien augurer de bon.

De gros nuages se profilent à l’horizon politique de la Côte d’Ivoire. Depuis la marche programmée le 15 mai dernier par la jeunesse houphouétiste et annulée in extremis par leurs leaders (Bédié et Ouattara), c’est l’accalmie sur le front politique. Les hommes politiques ivoiriens, opposition et camp présidentiel confondus, se sont comme passés le mot pour s’accorder deux mois de répit. Exit les grands meetings, les tournées de pré-campagne dans le pays profond, les mots d’ordre de rassemblement sur la place publique… Mais le magma pourrait entrer en ébullition à partir de la mi-juillet.

L’union sacrée de façade affichée par la classe politique, lors des assemblées annuelles de la Banque africaine de développement (Bad) fin mai à Abidjan, pour tenter de faire bonne figure et se donner bonne conscience devant la présence massive de la communauté financière internationale sur le sol ivoirien aura vécu. La fièvre du mondial africain de football retombée – avec une énième désillusion des Eléphants de Côte d’Ivoire –, retour à nos palabres nationales.

Premier test majeur, l’affichage de la liste électorale définitive, prévu pour la fin de ce mois. Les observateurs avertis du marécage politique ivoirien, avec en tête l’Onuci et le représentant du Facilitateur, craignent la résurgence des vieux démons. Et pour cause. La vérification de la liste électorale provisoire dite «blanche», lancée fin juin par le Premier ministre Soro Guillaume sous la pression du camp présidentiel, pourrait déboucher sur une purge de plus d’un million d’électeurs «soupçonnés de fraude» de la liste électorale définitive. Certaines voix et non des moindres dénoncent déjà un «délit de patronyme» à consonance nordique. Notamment la star mondiale du reggae Alpha Blondy, pourtant très «Gbagbophile».

Pour l’instant, l’opposition réunie au sein du RHDP (Rassemblement des houphouétistes pour la démocratie et la paix) se contente de pousser des cris d’orfraie, attendant de voir le document final avant de réagir. Autant dire qu’on n’est pas encore sorti du cycle des contestations identitaires. Quand on sait que les rebelles, qui ont dit – entre autres – avoir pris les armes «pour se faire délivrer des cartes d’identité ivoirienne», n’ont pas encore abjuré cette revendication, il faut s’attendre à ce qu’ils s’invitent dans le débat.

Après cette grande haie du listing électoral que les Ivoiriens tentent de sauter depuis près de deux ans – le recensement électoral, couplé de l’identification des populations, a commencé le 15 septembre 2008, soit environ 22 mois déjà écoulés ! –, l’autre obstacle de taille à franchir sera la fixation de la nouvelle date de l’élection présidentielle. Et pas seulement. Cette fois-ci, il ne sera pas question d’ajourner le scrutin, reporté au moins cinq fois depuis la fin constitutionnelle du mandat du Président de la République Laurent Gbagbo, en octobre 2005.

Ce sujet a toujours cristallisé les passions et risque de raviver les tensions entre l’opposition et le camp présidentiel. Le RHDP réclame ici et maintenant la date de l’élection. Et menace, au cas où la présidentielle n’est pas organisée cette année, de reproduire les schémas malgache ou/et des chemises rouges thaïlandais («opération chemises vertes», nom de code donné au projet préparé par le RHDP, et qui compte s’appuyer sur des ralliements dans l’armée) sur les bords de la lagune Ebrié.

De son côté, le Chef de l’Etat ivoirien qui tient à célébrer «son» cinquantenaire avec faste, pourrait rapidement lâcher du lest pour contenter ses adversaires. Aussi, apprend-t-on du côté du Palais présidentiel d’Abidjan que Laurent Gbagbo a déjà reçu les simulations et propositions de chronogramme du président de la Commission électorale indépendante (Cei), Youssouf Bakayoko, resté muet comme une carpe jusqu’à ce jour depuis sa nomination, fin février dernier. Le président-candidat fera connaître la date du scrutin présidentiel avant la fin du mois de juillet. «Peut-être même que ce sera au lendemain de finale de la Coupe du monde de football», assure a-t-on dans l’entourage du Chef de l’Etat. Les deux dates en vue sont le 31 octobre ou le 28 novembre prochain. «L’opposition sera alors occupée à jubiler sur une éphémère victoire, quand le Président (Gbagbo) prendra un bain de jouvence sur fond de campagne électorale pendant le Cinquantenaire de la Côte d’Ivoire» qui sera célébré en grandes pompes le 7 août, analyse-t-on avec une mine de réjouissance au Palais présidentiel. Comme pour narguer l’opposition avec cette boutade du camp présidentiel ressassée à l’approche de chaque échéance électorale : «de toutes les façons, les élections n’auront pas lieu cette année (2010) et il n’y aura rien».

Les signes d’une possible déflagration sont perceptibles en Côte d’Ivoire. Tous les rapports des internationaux (Onuci, Licorne, organisations humanitaires, etc.) voire de certaines organisations de la société civile ivoirienne sont formels : en zone gouvernementale comme en zones CNO (Centre, Nord, Ouest, toujours aux mains des rebelles), les parties se livrent à un réarmement intensif malgré l’embargo des Nations unies en vigueur depuis 2005. Ne dit-on pas que «qui veut la paix prépare la guerre ?» D’ailleurs au sein de la rébellion, la dernière sortie du Chef de l’Etat via son porte-parole Gervais Coulibaly est perçue comme une déclaration de guerre à peine voilée. «Le fait que le Président Gbagbo diligente une enquête et cite nommément le Premier ministre (Soro Guillaume), secrétaire général des Forces nouvelles comme potentiel récipiendaire de retro-commissions est un signal que nous prenons très au sérieux. Cette fois, nous ne nous laisserons pas surprendre comme lors de l’opération Dignité, en novembre 2004», fulmine un proche de Soro.

Et les récents bruits de bottes d’une soldatesque qui a fait irruption dans des salles de classe pour déloger manu militari des élèves en pleine composition du Baccalauréat, viennent en rajouter à ce climat délétère. «D’ordinaire, ce sont les corps de la police et de l’armée, communément appelés les «lacrous», qui se permettent de tels agissements. Mais si les Gendarmes, qui sont réputés être la force la plus disciplinée de la République, peuvent se livrer à de tels actes de vandalisme, c’est qu’il faut craindre le pire», prévient un haut gradé de l’armée ivoirienne.

La Côte d’Ivoire ressemble à nouveau à une cocotte minute prête à exploser. Pourvu que la tempête n’emporte pas tout sur son passage.

 

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Publié dans Afrique

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